La place de la femme dans l’œuvre de ALLOULA


Sur le chemin de ma vie, j’ai croisé Alloula alors qu’il était déjà célèbre. Il était grand et solide comme un cèdre, c’était un géant au cœur fragile, tendre, à la larme palpitante au coin de l’œil, les poches vides mais la main toujours tendue pleine d’amour et de sollicitude ;  ses mains étaient larges et fortes mais il pouvait nouer un cheveu avec l’autre. La vie avec lui était des ambiances pleines d’affectivité, d’émotions, de surprises, d’amour. Tout était possible puisqu’il m’a fait vivre l’utopie d’un monde meilleur où l’homme serait supérieur à l’animal débarrassé à jamais de sa bestialité, de sa violence, de sa haine envers les autres, envers la vie, envers l’humain.

Et c’est sur les planches de la scène qu’il nous a servi les plus belles leçons d’humanisme, en éclairant des projecteurs de sa création une vision du monde et des relations humaines, des voies et des cheminements novateurs levant le voile ainsi sur la capacité de l’être humain à se dépasser en s’impliquant dans toutes les questions qui régissent ses relations en société. C’est l’être social que Alloula nous invite à visiter et non l’individu isolé dans son univers intérieur. Alloula nous interpelle sur tout ce qui concerne notre vie en société, nos conditions d’existence, les rapports sociaux qui régissent nos relations, et il a porté une attention particulière au statut social de la femme et au rapport le plus élémentaire qui la lie à son alter ego : l’amour.

L’amour, non pas en tant que manifestation d’un état psychologique ou physique, mais l’amour en tant que support d’idées, d’objectifs, de combat pour un mieux être, l’amour en tant que facteur d’espoir et de transformation du réel.

« Au large, ignorants…Le combat est pour le savoir et non contre la femme». Un marié avait besoin d’une injection qui lui donnerait l’énergie nécessaire pour assumer sa nuit de noces. C’est dans « EL AJOUAD » (Les Généreux) que Djelloul El F’Haïmi par cette phrase, révèle le sens de cette démarche significative du « viol légalisé » dont est victime la femme lors de ses noces. Le public présent manifestait à chaque représentation son accord avec le propos de Djelloul en applaudissant.

Dans « LAGOUAL » (Les Dires), quand Ghachem mis en retraite anticipée pour maladie professionnelle, raconte à son fils Messaoud toute sa vie de labeur, de peine, de souffrance, de lutte pour sa dignité au travail, par le travail et dans le travail, il parle à son fils d’abord et avant tout de Badra, sa mère : « …Je laisse Badra… Mais Badra ne tardera pas après moi… Elle est fatiguée et mon calvaire l’achèvera… Messaoud, je te confie Badra, ta mère ! Quand elle mourra, ouvrez ma tombe et enterrez-la avec moi ; ramassez mes os et mettez-les à ses pieds. Ah mon fils ! Badra ta mère est un océan de patience, de tendresse, de générosité. Elle m’a énormément aidé. Elle a tant souffert, tant connu la faim… mais sans jamais une plainte…. »

Alloula avait donné lecture du tableau de Ghecham  dans une Cité Universitaire d’Alger devant des étudiantes. Les questions des étudiantes ont tourné autour de ce passage, dans le sens où elles ne pouvaient pas s’imaginer qu’un homme fasse cette requête : demander à ce que sa femme soit enterrée dans sa tombe avec ses os à ses pieds et que c’était une pure fabulation. Alloula très sereinement répondit : « Non. Ce n’est pas une création de l’esprit. C’est dans les couches populaires que ces relations d’amour, de respect et de considération de la femme existent effectivement, pas du tout chez les couches moyennes petites-bourgeoises ». Les a-t-il convaincues ?

Tous les personnages de Alloula existent dans la réalité sociale algérienne. C’est des couches populaires que Alloula les puise. Il les connaît très bien parce qu’il les côtoie, il leur parle, il les soutient dans leur lutte pour leur droit au travail, pour leur dignité : ce sont des ouvriers, des syndicalistes, des travailleurs manuels, ce sont ceux qui produisent les richesses ; ce sont les « anonymes ».

Alloula n’a pas écrit de pièces théâtrales sur la femme, sa condition, la nécessité de son émancipation, sa libération ou…. Il a distillé dans son œuvre, comme d’ailleurs dans sa vie, une manière d’être, une façon d’entrer en relation avec la femme en tant que compagne des bons et  des mauvais jours. Dans la culture populaire algérienne, l’adage de « l’outre qui ne suinte, ni ne s’épanche », symbolise la femme capable de soutenir son mari, de garder le secret, d’ouvrir des voies de sortie de crise, d’être présente dans les moments difficiles. Et elle est présente dans l’œuvre d’Alloula, une œuvre généreuse qui est un cri d’amour à l’humain.

Dans « EL LITHEM » c’est vers Chérifa, sa cousine et épouse que Berhoum se dirige pour dévoiler sa peur face à laquelle, elle se montre en même temps que compréhensive, ferme et combative.  Chérifa fera des ménages pour subvenir aux besoins de sa famille quand Berhoum perd son travail et se replie sur lui-même ;  Chérifa est là, présente.

Dans « HOMK SALIM », une adaptation libre du Journal d’un fou de Gogol, Salim, cet employé minable, tombe passionnément amoureux de la fille de son Directeur : un amour impossible, un fantasme symbolisé par la relation entre Loubana (la chienne bourgeoise) et Atik (le chien prolétaire). C’est à travers leur courrier de cœur que Salim pénètre l’intimité de sa bien-aimée qu’il voit partout. Dans sa descente aux enfers, Salim associe sa belle à sa perte.

Aïcha et Si Ali dans EL KHOBZA (Le Pain) vivent dans une maison menaçant de ruine, la faim au ventre que quelques olives, au déjeuner et au dîner, n’arrivent pas à chasser. Dans son délire, Si Ali, écrivain public, décide de se mettre à écrire un ouvrage sur les causes et les moyens d’enrayer la faim. Pour pouvoir se consacrer à cette tâche, il met au mont piété les bracelets de Aïcha, ferme boutique et se met à enquêter sur les conditions d’existence de ses semblables. Il décide Aïcha à s’alphabétiser. Elle accepte que sa seule petite fortune (ses bracelets) soit hypothéquée, apprend à lire.  Elle accompagne Si Ali dans son délire tout en tentant, chaque fois qu’elle le peut, de le faire revenir à la raison.

« Etre une femme » n’implique pas dans le théâtre d’Alloula un état spécifique, une négation du combat social, politique et idéologique auquel elle participe, oriente et guide en étant la combattante, la compagne, la camarade. La femme est saisie en tant qu’être humain dans toutes ses dimensions. La conception de la femme chez Alloula surmonte les formes aliénantes de domination et d’assujettissement, de possession et de subordination. Le rapport amoureux se transforme en une relation de solidarité, de soutien, de communication, de transformation du réel vécu. La femme dans cette relation est un facteur d’espoir, de dynamisme, de vie. Le rapport amoureux dans le couple dépasse la relation intime ; il se trouve dans une relation dialectique avec le social.

commentaires
  1. Ibn Khaldoun dit :

    Alloula était un parmi les quelques braves qui restaient en Algérie après l’indépendance. Malheureusement des incultes sans scrupule, ont assassiné cette pyramide d’Oran. Depuis son départ, le théâtre est livré aux opportunistes qui avec complicité ont crées de pseudos associations de théâtre uniquement pour ramasser l’argent des algériens. Aucun de ces opportunistes ne peut égaler le lion.
    Dort en paix Camarade

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