La tête et le bras qui tuent


 

« Depuis le temps que tu regardes ce jardin, dit le propriétaire, tu ne sais pas distinguer les grenades douces des amères ! Mais tu m’as chargé de surveiller le jardin pas de goûter aux grenades, répondit le saint Ibrahim Ibn Adham. »

Qui, dans notre pays, regorgé du sang des innocents, inondé des larmes des veuves et des cris des orphelins, peut mieux distinguer les fruits doux d’une paix des cœurs et des esprits, des fruits amers d’une paix factice faite de calculs ; une paix qui renvoie dos à dos les victimes et les bourreaux que ces jeunes veuves, ces mères qui ont enterré leurs enfants à la fleur de l’âge, ces jeunes adolescentes violées de multiples fois, ces enfants qui ne garderont de leurs parents que l’image de corps décapités ?

Que dire à celui qui, la main sur le cœur, vous dit banalement qu’il faut dépasser l’émotion, qu’il est temps de songer à panser ses plaies, à dépasser l’affectif et ne pas se prêter à la manipulation politique, alors que la mort est entrée dans votre maison pour ne plus en sortir, qu’elle a fait basculer toute votre vie ?

Vous ne faites pas de distinction entre les fruits ?

Que dire au procureur qui vous annonce dans quelques lignes que le dossier de votre fils et de votre époux, assassinés, un jour de printemps dans un temple du savoir, de la création et de l’espérance, est classé ?

Vous faites la distinction entre la tête pensante revêtue de gants blancs qui a décidé de la mort et le bras armé ?

Que faire devant cette publicité faite à une missive écrite par une tête hier encore mise à prix ? Faut-il encore croire en la parole de ceux qui, amnistiés en 1990, ont semé la mort, le deuil et la désolation ? Crier son indignation, réveiller les consciences et éduquer contre l’oubli. Meurtries dans notre chair, humiliées dans notre dignité, nous ne pouvons que crier d’abord notre douleur, et ensuite dire notre détermination à construire un pays de paix, d’amour, de fraternité, à redonner aux enfants la Mémoire de l’Homme, à construire un pays où il ne peut y avoir de mélange entre le loup et l’agneau, entre la victime et le bourreau. Un pays où le surveillant du jardin surveille et où les dirigeants distinguent entre les fruits doux et amers.

Nous ne sommes pas une minorité infantilisée, nous sommes votre conscience qui, dans les orphelinats et les cimetières, vous regarde.

Nous demandons justice.

Nous construirons une paix qui interroge la mémoire et les mémoires pour que le pardon ne soit pas fait d’oubli et que demain ne soit pas fait des séquelles d’aujourd’hui.

Est-il impossible d’emprunter les mêmes voies prises par les peuples – ni plus valeureux ni moins valeureux que le nôtre – pour dénouer les fils de cette crise en rendant justice aux victimes ?

L’Europe, 50 ans après la Seconde Guerre Mondiale, interroge sa mémoire et ses mémoires pour extirper le mal qui l’a rongé. La France juge encore les criminels de guerre.

L’Afrique du Sud panse les plaies de l’apartheid autrement, le Cambodge juge les commanditaires des assassinats de son peuple…

Doit-on amnistier les commanditaires de tous les crimes commis et de surcroît revendiqués ? Une loi, quelque soit la forme qu’elle revêtira et les chemins qu’elle empruntera, ne pourra pas effacer des mémoires l’image de cette fillette devenue folle après l’assassinat de ses parents, ne pourra pas redonner le goût du travail et de la réussite à ces écoliers qui ont assisté à l’assassinat de leur instituteur. Elle ne pourra pas ramener la paix des cœurs et des esprits pour laquelle nous nous battons.

Le pardon ne peut être accordé que par la victime.

ANISSA ASSELAH –

(El Watan le 14 juin 1999)


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