Bakhti BENAOUDA


Bakhti Benaouda, le livre du silence (5) 

Le dernier regard du poète

Waciny Laredj Publié dans El Watan le 30 – 06 – 2005
dix ans déjà ! Le temps passe si vite qu’il broie toutes les assurances. Je revois ces dossiers qui vieillissent vite, trop vite même, toujours bien rangés dans la mémoire ou tout simplement sur les étalages de ma bibliothèque agressée constamment par les déplacements imprévus et l’air difficile du temps.
Je tombe sur le poète réduit au silence abusivement et qui se définissait, peu de temps avant sa mort brutale, comme « un temps symbolique ». Je revois ce soir hivernal. Il était 17 h. Il faisait déjà nuit sur Alger. La pluie annoncée par la météo se faisait désirer malgré le gros cumulus qui étoffait lourdement le ciel. Je l’ai vu comme une ombre fuyante qui se faufilait entre les gens et les arbres fatigués d’être toujours là à guetter un danger qui venait de nulle part. Il arrivait de l’aéroport et je sortais de la faculté centrale. Il m’aborda avec son sourire d’enfant malicieux et cette difficulté habituelle de trouver un langage simple pour s’exprimer.
« Bonjour mon cher Bakhtine », je l’appelais ainsi pour le taquiner en raison de son discours permanent sur la modernité qu’il a développé au fil du temps.
« Arrête tes moqueries, laisse Bakhtine tranquille. Je suis passé te dire bonjour et discuter un peu avec toi. J’étais à Tunis et je suis convaincu que la modernité dans le monde arabe est sans substance. Une ablation. Le discours peut-il remplacer la matière et peut-on être dans la modernité sans assumer ses conséquences ? La mentalité arabe c’est toujours ça : le beurre et l’argent du beurre. La modernité, mon ami, a un prix. » Je l’ai invité à prendre un pot dans un café sûr (?). Il avait l’air hagard, mais il ne se sentait jamais menacé. C’est comme A. Alloula qui ne cessait de répéter à une amie écrivain qui le harcelait afin qu’il prenne quelques précautions : « Je suis attaché charnellement à Oran. Toi, tu peux prendre ton stylo et aller le plus loin possible à condition de continuer d’écrire, mais moi ? je ne peux pas déplacer tout le théâtre, c’est là aussi le tragique de notre métier. » Bakhti n’avait pas peur comme s’il ne se sentait pas concerné par le bruit autour de lui, mais son regard dégageait toujours une crainte invisible. A la question « Comment va Oran ? », il répondait toujours sans même penser avec un sourire teinté d’ambiguïté : « La Suisse. » Très heureux d’avoir découvert l’œuvre de Derrida et organisé quelque chose autour de lui, il rêvait de cet homme destructeur de toutes les fausses assurances dans lesquelles l’humanité s’était enfouie : « J’annonce l’avènement de Jacques Derrida. Du nouveau qui s’acharne à démontrer comment un texte littéraire philosophique n’est pas un simple appel, ni même une suite d’énoncés s’appuyant sur la nécessité du délire apprivoisable pour garantir la glorieuse de la signifiance. » Il n’avait pas peur ou il n’avait pas conscience ? Le fardeau Derrida était trop lourd de conséquences. Il me parla longuement de ses contacts avec Adonis et de ses interminables efforts pour aérer la poésie arabe, mais surtout d’Abdelkebir El Khatibi qui l’a beaucoup inspiré par son originalité, sa clairvoyance et surtout son langage nouveau qui coupe avec la métaphore classique. Un langage économique et libre à la Barthes. « As sahl al mumtani’ » (le facile inaccessible) comme disent les Arabes. Il se définissait comme un homme en gestation, en pleine déconstruction, un chantier à ciel ouvert disait-il. Ces idées sur différence et la déconstruction les avait développés dans ses différents travaux Une approche de la différence (écrits contemporains, n° 15-1992), Khatibi, la question de la différence et le plaisir de l’écriture (Parcours maghrébins, n° 20-1988), La question intellectuelle en Algérie (Parcours maghrébins, avril 1992), L’absent de la modernité et la question manquée de l’être (Renaissance culturelle, n° 37-1994), Comment lire Derrida (Madarat, n° 5&6-1995-1996). Toujours dans le même coin sombre du café algérois, je revois son visage tracé par le temps malgré son jeune âge, sombrant dans la fumée des cigarettes qui se consumaient dans le silence. Ses moustaches à la Djaout ou à la Dali, peu importe, lui donnaient un air très distinct. De temps en temps, ses yeux s’arrêtaient sur les chiffres romains de la vieille montre collé sur le mur d’en face. Il proposa de me lire un de ses poèmes. Je garde encore la résonance de sa voix très chaude, mais tremblante :
« Et toi… ? Papillon épris par la clarté de la flamme Tu tournes sans arrêt à tire-d’aile comme si la terre autour de toi t’était méconnaissable, Juste un amas de déchets plein à craquer de mouches qui meublent le vide et la déraison. Tu grattes ton corps sur les épines, Aors que l’éclair festoyait la joie des faux nuages. Et toi… ? Tu tourbillonnes toujours autour de cette flamme, Tu prépares ton corps tremblant au brasier, Avant d’habiter le cœur du feu, Afin que les mots qui s’étendent de flamme en flamme, quittent ton sang versé sur l’autel des mythes parfumés et des cités perdues. »
Son regard était perdu dans l’abîme de la poésie et les questions sans réponse. Bakhti n’avait pas peur pour lui, mais plutôt pour la fragilité des mots et de la poésie, menacée de non-sens et de désintégration du signifiant. Je ne savais pas que ces mythes parfumés et ces cités perdues lui seraient fatales. Lui qui a toujours été épris par cette machine merveilleuse et dévoreuse qui s’appelle la modernité, « mais laquelle ? », se demanda-t-il en sirotant les dernières gouttes de son café. Avant de répliquer : « Une modernité déchiquetée comme nous ? Quelle démocratie peut-on construire sur l’inculture et l’ignorance ? Quelle est cette modernité du sous-développement bâtie sur une montagne de mensonges et d’ignorance ? Quelle démocratie pour quelle philosophie ? » Une question à laquelle il avait essayé de répondre (colloque universitaire sur le même thème en avril 1993). Il savait très bien que « l’écriture et la pensée sont l’antipode du bricolage ». Des revues arabes de renommée comme El Karmal, dirigée par M. Darwich, El Fikr El Jadid (la nouvelle pensée), an Nakid (le critique) revue londonienne en langue arabe… servaient de relais à son écriture. Son activité universitaire (département de traduction et d’interprétation d’Oran) et journalistique (rédacteur culturel à El Joumhouria) lui donnaient un regard varié et vivant. Bakhti était avant tout un homme libre et poète, chose rare à cette époque dure où les gens commençaient déjà à tourner les vestes. Il rigolait de cette situation et la considérait comme la vraie manifestation d’une modernité de façade. Rien n’est ancré. « Comment peut-on imaginer une modernité vivante avec l’ablation de toute la matrice pensante de la terre et des cultures ? » Juste un soir à Alger, le lendemain il est reparti. Je ne l’ai plus revu. C’était la dernière fois. Quelque temps après, exactement le 22 mai 1995, il a été assassiné en plein jour, alors qu’il assistait à un match de football avec les jeunes de son quartier. Deux jeunes, avec un habillement moderne et sportif, l’ont interpellé. Lui ont demandé s’il était bel et bien Bakhti Bénaouda. Il haussa la tête. La détonation de la mahchoucha ne lui laissa aucune chance, ni même le temps de dire à voix haute oui. Je crois que le dernier mot de Bakhti était un regard qui disait beaucoup. Peut-être une petite pensée pour sa fille, pour sa famille très pauvre. Un regard plein d’amertume, puisque tout se passa en un laps de temps. Juste une question qui n’a jamais eu de réponse : « Pourquoi doit-on mourir à 30 ans ? » Mais le problème, c’est que Bakhti dépassait de beaucoup son âge mental. Trop intelligent et trop vivant pour demeurer en vie dans une Algérie, proie à l’inculture et à l’ignorance complexe. Dix ans, jour pour jour. On oublie vite dans notre pays. Notre mémoire, à force des agressions permanentes, est devenue comme un tamis à grands trous. Elle ne retient absolument rien. Oui, c’est bien de faire des rencontres, de se rappeler de Bakhti et des autres, fauchés prématurément, mais la plus grande entreprise, c’est d’abord de rassembler ses écrits et sa poésie et l’éditer. Elle est dispersée dans des revues arabes ou chez des amis. Ses réflexions ? Mis à part sa thèse publiée il y a quelques années, « Le bruissement de la modernité », rien n’a été fait dans ce sens. Pourtant, ce n’est pas impossible de retrouver les traces de ses travaux publiés de son vivant. Le vrai travail et le plus beau hommage à rendre à Bakhti Bénaouda, à sa famille et à ses amis, c’est fixer, dans la mémoire collective et dans le temps, son travail poétique et sa réflexion.

 

In ; http://www.djazairess.com/fr/elwatan/22289

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