Violence et système politique en Algérie/ Lahouari ADDI


Violence et système politique en Algérie / Lahouari ADDI

Violence et système politique en Algérie  par Lahouari ADDI/ Professeur en Sociologie Politique à l’IEP de Lyon
In Revue Les temps modernes, pp.46-70, janvier 1995

Sommaire :
Préliminaires
• La violence en référence au système politique
• La violence comme résultat d’une rupture
• La négation du conflit politque et ses paradoxes
• Violence d’Etat et absorption de la sphère privée
Texte intégral :

Cet article est dédié à la mémoire de Cheb Hasni,
iI avait vingt-six ans, il chantait l’amour, il n’était pas en compétition pour le pouvoir,
iI a été assassiné parce que les effets de son assassinat sont une ressource politique.
il ne le savait pas, il en est mort.
La violence politique, qui s’est déclarée en Algérie depuis l’annulation du second tour des
élections législatives remportées par le Front islamique du salut (FIS), frappe par son ampleur
les observateurs. Depuis cette date, en effet, il n’y a pas un seul jour où des attentats ne sont
pas perpétrés contre des forces de l’ordre et contre des civils (commerçants, fonctionnaires,
universitaires…). Le bilan s’alourdit sans cesse, tant du côté des forces de l’ordre que du côté
des islamistes, soumis désormais à une répression implacable : emprisonnement sur simple
dénonciation, interrogatoires sous tortures, exécutions sommaires, procès distribuant de
lourdes peines, etc. La mécanique terrorisme-répression semble emballée et a déjà compromis
toute possibilité de dialogue. La haine des uns contre les autres a durci les deux protagonistes
qui ne jurent que par leur élimination physique réciproque.

Certains observateurs et éditorialistes de la presse algérienne, quelque peu optimistes sur
l’évolution de la situation, au lendemain de l’annulation des élections, ont pensé que le
terrorisme sera, à brève échéance, éradiqué. A l’appui de leurs espoirs, ils avançaient
l’exemple de IRA en Grande-Bretagne, de l’ETA en Espagne, et d’autres pays européens où le
terrorisme a été soit neutralisé, soit réduit à des actes isolés sans conséquences sur la vie
politique. Le parallèle n’était, cependant pas pertinent pour au moins trois raisons.
Premièrement, la Grande-Bretagne et l’Espagne sont des régimes démocratiques, s’appuyant
sur une légitimité électorale qui leur assure le soutien de l’opinion publique. Deuxièmement,
en Espagne et en Grande-Bretagne, l’appareil judiciaire est autonome du pouvoir exécutif, et
en particulier de la police, et concourt à la lutte anti-terroriste sur le terrain du droit. Ce n’est
pas le cas en Algérie, où les procès se déroulent sur la base d’aveux extorqués par la torture.
Enfin, troisièmement, les résultats des élections donnent aux islamistes une légitimité que n’a
pas le terrorisme en Espagne ou en Grande-Bretagne [1].
L’efficacité de la lutte anti-terroriste est subordonnée à des conditions politiques qui ne sont
pas réunies en Algérie, où de nombreux islamistes non impliqués dans des actes de terrorisme
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009
Manuscrit auteur, publié dans « Les Temps Modernes (1995) 46-70″ont été arrêtés, torturés et condamnés. Il est possible que les autorités voulaient être
dissuasives, cherchant à casser les réseaux logistiques et de repli des terroristes en neutralisant
leurs proches. Il est possible aussi que, par esprit de corps, les membres des services de l’ordre
vengent leurs camarades morts en service commandé. Dans un cas comme dans l’autre, des
dépassements graves sont produits, ce qui met en place un mécanisme infernal terrorismerépression, mû par la haine et loin des normes de respect de l’individu et de ses droits
élémentaires [2].
Comment l’Algérie en est-elle arrivée là, après avoir été montrée comme exemple de
développement économique et comme expérience de démocratisation dans le tiers monde
après octobre 1988. C’est à cette question que tente de répondre cette ébauche qui voudrait
esquisser une problématique de la violence en relation avec le système politique devenu
incohérent depuis la démocratisation.
Cette violence politique, qui a déjà causé des milliers de morts, trouve son origine dans trois
facteurs. Le premier est indéniablement l’annulation des élections qui a radicalisé le
mouvement islamiste, donnant raison aux radicaux qui ont toujours prôné la violence comme
mode d’accession au pouvoir. Le deuxième facteur est que le régime, en procédant à une
ouverture qu’il croyait contrôler, a perdu de sa cohérence, ce qui a libéré un flux important de
violence. Le troisième facteur, enfin, est la rigidité des structures sociales communautaires
dans les représentations symboliques, rigidité qui ne permet pas l’institutionnalisation du
conflit telle que la supposent la liberté d’expression et l’idéologie démocratique. Avant de
développer ces trois facteurs, il serait opportun de souligner la difficulté de cerner, sur le plan
théorique, la notion de violence.
Préliminaires
Il n’est pas facile de définir, du point de vue sociologique, la notion de violence. La difficulté
proviendrait peut-être de ce qu’elle ne se laisse pas saisir comme objet de réflexion et d’étude
d’un point de vue sociologique. Jean Leca, butant sur cette difficulté, assimile la violence à
Satan qui a mille visages, y compris celui de l’inexistence. « Pour avoir voulu faire croire aux
hommes qu’il n’existait pas, afin de mieux accomplir ses desseins, Satan est vu partout,
expliquant tout, et du coup, il ne les accomplit que mieux! L’on pourrait en dire tout autant de
la violence [3]. »
Le philosophe Y. Michaud [4] souligne la généralité de la notion de violence, mais c’est une
généralité trompeuse, dit-il. Le mot veut tout dire et en même temps jamais la même chose,
explique-t-il. D’où le recours à des définitions positives qui ne sont pas en réalité « le point de
départ d’une recherche empirique, mais le résultat d’une analyse et d’une interprétation
préalables » parce que, précisément, le choix de la définition de la violence renvoie à un
regard sur le social et à une évaluation de certains actes sociaux. Cette position de Y,
Michaud, pour critique qu’elle soit, attire l’attention sur la difficulté à cerner la notion d’un
point de vue théorique et aussi d’un point de vue sociologique. Souvent, les problématiques
sur la violence sont tautologiques et reposent sur un raisonnement circulaire de type : il y a
des révoltes sociales parce que les institutions n’ont pas pris en charge à temps les demandes
sociales. La violence est donc perçue comme un dysfonctionnement, comme un effet du
dérèglement du système institutionnel [5]. La catégorie est alors négative, en ce qu’elle est un
accident dans une normalité sociale et politique. A la limite, il faut se demander s’il peut
exister un discours sociologique destiné à expliquer la violence en soi, en tant qu’objet
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009spécifique, à expliquer ses mécanismes, ses motivations et sa finalité. Surtout qu’il semble
nécessaire de distinguer les types de violence. Le banditisme, l’émeute antiraciale, le
terrorisme révolutionnaire ont en commun la violence, mais ce sont des phénomènes
différents qui relèvent de problématiques différentes. Si l’on part des acteurs et si l’on arrive à
définir et à identifier les acteurs violents – individus ou groupes – une réflexion sur la violence
porterait logiquement sur ces acteurs violents, ce qui mènerait la réflexion vers une approche
de psychologie clinique ou au mieux de psychologie sociale. Cette remarque ne vise
nullement à minimiser ou à nier l’apport de la psychologie, en tant que discipline, à l’étude de
la violence. A l’évidence, il y a des groupuscules portés à la violence, comme il y a des
individus naturellement plus violents, plus agressifs que d’autres. La psychologie sociale (ou
la dynamique des groupes) peut expliquer le fonctionnement et les motivations de
groupuscules portés à la violence, mais elle ne pourra pas expliquer pourquoi et comment ces
groupuscules violents arrivent à attirer (vers la violence) des individus et des groupes qui,
dans d’autres circonstances, sont peu portés à la violence. Cet article se limite donc à cet
objectif modeste, d’expliquer comment et pourquoi le courant radical, minoritaire dans la
mouvance islamiste en Algérie, est arrivé à entraîner le gros de cette mouvance vers la
violence.
C’est ici, semble-t-il, qu’intervient la sociologie pour isoler les facteurs qui expliquent
l’utilisation de la violence à une vaste échelle. L’objectif est de construire une économie
politique de la violence collective, en tant que ressource dans la lutte pour le pouvoir. En tant
que ressource, la violence augmente ou diminue en fonction des caractéristiques des conflits
qui traversent le système politique. Tout système politique est construit selon sa propre
logique pour maintenir la violence à un niveau acceptable par tous. Mais il peut arriver que la
capacité de l’élite à diriger le système politique diminue parce qu’elle ne s’est pas renouvelée
pour tenir compte des transformations de l’environnement social. En vingt ans, en trente ans,
de nouvelles forces politiques apparaissent et aspirent à exercer le pouvoir. Au moment qui
leur semblera favorable, ces forces entreront en compétition violente avec l’élite dirigeante
dans une stratégie de prise du pouvoir. Dans cette perspective, la violence politique est un
effet de la lutte pour le pouvoir et elle se déclenche lorsque les « challengers » estiment qu’ils
ont des chances d’arriver à leurs fins. Cette perspective limite notre réflexion à la violence
politique, en excluant toute autre forme de violence sociale (criminalité, émeutes spontanées,
agression…) et a, en outre, l’avantage de dessiner une problématique de la violence différente
de celle de la psychologie et d’éviter surtout l’éclectisme et les incohérences qu’il entraîne [6].
La violence en référence au système
politique
Bien qu’il soit difficile de la définir à un niveau général, la sociologie peut tout au moins
expliquer la violence politique en rapport avec le système politique dont elle est un produit. Le
système politique ne reposant pas sur la légitimité électorale est constammnent guetté par
l’irruption d’une violence politique, durable ou éphémère, qui peut être fatale au régime et à
son personnel. Mais un tel système peut aussi avoir les capacités pour maintenir le niveau de
violence à un niveau très bas. Aussi la question est de savoir comment et pourquoi, à un
moment donné, un système jusque-là relativement stable, connaît une violence collective
généralisée. Autrement dit, pourquoi le système politique en Algérie, stable pendant trois
décennies, connaît la violence que rapporte quotidiennement la presse [7]?
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009Dans tout système politique, il y a des groupuscules portés à la violence, que ce soit dans les
systèmes à légitimité électorale ou dans les autres. Mais cette violence serait suicidaire si elle
n’avait aucune chance d’attirer à elleun grand nombre, si elle n’avait aucune chance d’arriver à
son but ; renverser le régime en place. La violence politique est condamnée à être un
terrorisme sans lendemain, si elle n’est pas portée et soutenue par un important courant
d’opinion, malgré parfois des retombées médiatiques – succès éphémère – sans commune
mesure avec les actions entreprises. Il est donc utile d’expliquer comment et pourquoi une
conduite politique violente, prônée par un groupuscule, minoritaire dans sa famille politique,
attire à lui des tendances jusque-là modérées. Autrement dit, la sociologie s’intéresse aux
causes sociales et politiques qui font que la violence devient aux yeux d’un grand nombre,
sinon d’une majorité, un moyen normal de régler un conflit, un moyen normal de lutte. C’est
pourquoi le sociologue ne parle de la violence qu’en parlant de ses causes sociales et
politiques, et de la dynamique conflictuelle qui la porte et qui lui donne son ampleur. De ce
point de vue, la violence politique est un conflit qui « dégénère » dans l’utilisation de la force
brute pour porter atteinte physiquement à l’adversaire jusqu’à ce qu’il accepte les conditions
qu’il refuse tant qu’il se sent en mesure de les refuser. Le verbe « dégénérer », dans cette
définition, n’a pas un contenu normatif, car la violence, dans son principe, est condamnée par
tous les acteurs qui se disent être obligés de l’utiliser et à y avoir recours soit pour faire
triompher ce qu’ils pensent être juste, soit pour obtenir ce qu’ils estiment être leur dû.
C’est seulement dans cette perspective que le sociologue est en mesure de parler de la
violence comme catégorie du politique, appartenant au système politique ordonné autour de la
lutte pour le pouvoir. La lutte pour le pouvoir, les formes de lutte pour le pouvoir sont ce qui
distingue un système politique d’un autre. Les systèmes politiques à légitimité électorale
organisent cette lutte dans le cadre d’un consensus matérialisé par la Constitution, c’est-à-dire
que celle lutte est institutionnalisée et se déroule dans le champ juridique d’un texte accepté
par la majorité des protagonistes. Les autres systèmes organisent la lutte sur d’autres critères :
la légitimité historique, la légitimité religieuse… La pertinence politique de ces légitimités
dépend de la croyance en elles par les administrés. Si cette croyance décline, le régime
compense ce déclin par l’utilisation de la coercition physique. Cette croyance peut atteindre un
niveau si bas que le régime ne tient que par la violence légale, la violence d’Etat. Le régime
dépend alors d’un rapport de force militaire entre lui et une partie de ses administrés entrés en
rébellion larvée ou manifeste. Tant que ce rapport de force est en faveur du groupe au
pouvoir, le système politique connaît une accalmie plus ou moins longue. Dès qu’il commence
à se modifier, le système politique est secoué par la violence, utilisée par les candidats au
pouvoir, estimant le moment venu de s’emparer de celui-ci. Dans cette perspective, la violence
est une ressource politique de compétition pour le pouvoir, au même titre que l’économie, la
religion, les solidarités régionales ou clientélistes, etc.
Pour comprendre les chances qu’ont les uns et les autres dans cette compétition, il faudrait
avoir à l’esprit la distinction que fait J. Freund entre les notions de force et de puissance. Car
dans le cas qui nous concerne directement, le pouvoir légal peut être fort mais son opposition
peut estimer être suffisamment puissante pour l’abattre et le supplanter. J. Freund écrit : « La
force est de part en part quantitativement dénombrable. La puissance au contraire se
caractérise par la manière dont on utilise les forces disponibles : elle dépend de l’intelligence
stratégique des chefs, du moral des combattants et de la foi en la cause qu’ils défendent, bref
de la volonté des hommes qui servent ces forces. On peut donc disposer de forces
considérables et n’être pas en mesure de les transformer en puissance [8]. » Dans celle
définition, J. Freund a en vue le conflit militaire, mais elle peut être reprise dans le cadre d’un
conflit politique, par exemple celui opposant le pouvoir légal aux islamistes en Algérie.
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009Reposant sur l’armée, le pouvoir en Algérie était fort et puissant tant qu’il bénéficiait de la
légitimité historique (issue de la guerre de libération) qui lui permettait de contraindre par la
coercition physique ses opposants, et tant qu’il disposait de suffisamment de ressources
externes pour, d’une part, satisfaire les demandes sociales émanant des administrés et, d’autre
part, irriguer les réseaux clientélistes à qui il distribuait des biens matériels et symboliques.
Mais sa puissance a commencé à décliner avec l’usure de la légitimité historique et la
diminution des ressources externes face à une demande sociale de plus en plus croissante,
entraînée non par une augmentation du niveau de vie mais plutôt par une croissance
démographique galopante. S’appuyant sur une légitimité historique qui lui semblait atemporelle et des ressources matérielles fournies par l’exportation des hydrocarbures, le
régime algérien était réticent aux changements dans les années 80, Son immobilisme et ses
contradictions (usure du pouvoir, luttes clientélistes, baisse de la productivité du travail dans
les entreprises…) l’ont empêché d’apporter des réponses aux évolutions externes et internes
(modification du marché mondial des hydrocarbures, augmentation de la population..,), ce qui
a ravivé la lutte pour le pouvoir dans un contexte nouveau par rapport aux années 60 et 70,
Mesurant leurs chances de renverser le régime, les islamistes sont alors entrés en compétition
violente avec le pouvoir reposant désormais uniquement sur l’armée.
Mais dans la répression des islamistes qui le défient, le pouvoir doit tenir compte de trois
variables dont il dépend ; 1. l’armée peut ne pas être, dans sa totalité, acquise à la lutte antiislamiste; 2. la répression ne peut aller au-delà d’une limite sans risquer le soulèvement
général d’une population qui le rend responsable des difficultés économiques; 3. la répression
pourrait susciter des solidarités familiales et régionalistes ou clientélistes à l’intérieur de
l’armée et des autres corps engagés dans la répression (police, gendarmerie, justice.,,). Toute
la stratégie du pouvoir est de maintenir la cohésion des instruments de la répression, en
cultivant particulièrement l’esprit de corps pour mettre en échec toute autre solidarité
susceptible d’affaiblir cet esprit de corps.
La violence comme résultat d’une rupture
Pour comprendre le phénomène de la violence politique, il faudra avoir recours à la notion de
« rupture » telle qu’elle a été utilisée par le sociologue J. Baechler, notamment dans son article
« Le problème de la rupture révolutionnaire [9]» consacré à la Révolution française de 1789.
Dans cet article, J, Baechler dégage deux types de système politique, l’un monopoliste et
l’autre pluraliste. La rupture, explique-t-il, advient quand le système n’obéit plus à sa propre
logique. « Une rupture politique peut survenir lorsqu’un système politique ne respecte pas les
règles qu’implique sa propre logique. » J. Baechler décrit le système monopoliste comme
étant un système détruisant tous les centres autonomes de décision. De cette règle générale,
découlent des règles particulières que l’auteur croit discerner dans le cas français. Ces règles
particulières sont :
a. toutes les élites qui ne sont pas directement issues du pouvoir et qui ne dépendent pas de
lui sont détruites afin qu’elles ne se cristallisent pas autour de centres autonomes;
b. la délégation de pouvoir ne doit pas être institutionnalisée pour pouvoir être annulée à
tout moment;
c. décourager tout esprit d’initiative et d’innovation parce qu’il risque constamment de
modifier le rapport de forces à l’intérieur du système;
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009d. imposer une idéologie officielle pour entretenir une unanimité et s’opposer à toute
spéculation qui susciterait une opposition;
e. la sphère privée doit être absorbée par l’Etat car celle-ci pourrait remettre en cause le
monopole;
f. le recours à la violence doit être constamment brandi pour défendre le monopole et s’assurer
de la fidélité de l’appareil répressif.
Pour J. Baechler, la rupture de 1789 a eu lieu parce que le système monopoliste avait sacrifié
plusieurs de ces conditions, ce qui explique qu’il est entré en crise et s’est effondré.
Le même raisonnement pourrait être mené mutatis mutandis pour l’Algérie dont le régime
voulait changer sans changer. La classe dirigeante affirme être attachée à la démocratie à la
condition que l’armée continue d’être la source du pouvoir. La démocratisation n’avait pas des
motivations réelles et n’était conçue que comme une opération destinée à justifier le retrait de
l’Etat du champ économique, donc à privatiser le secteur public et à reproduire dans un
habillage institutionnel le système antérieur où l’armée est source de pouvoir. Ces réformes,
qui n’allaient ni dans la logique d’un régime pluraliste, ni dans celle d’un régime autoritaire,
ont introduit des incohérences que les adversaires du pouvoir légal ont su exploiter. L’armée
ne voulait pas d’un régime parlementaire où elle s’effacerait au profit d’une Assemblée
nationale souveraine, mais ne voulait pas non plus d’un régime autoritaire incarné par un
officier supérieur qui, avec le temps, se serait imposé à elle. Finalement, la crise du régime
algérien est une crise de leadership. La structure du pouvoir, dominée par les militaires, ne
permet pas l’émergence d’une direction politique incarnée par un homme comme ce fut le cas
avec Houari Boumediene. Les officiers supérieurs refusent que l’un d’entre eux s’affirme
politiquement. Ils préfèrent désigner un président qu’ils dominent plutôt que dégager de leur
rang un homme fort qui s’imposerait à eux. Privé d’un leader charismatique incarnant l’autorité
de l’Etat, le régime crée un vide virtuel dans les institutions qui suscite la compétition violente
pour le pouvoir. Au lieu que l’armée se décide à occuper la présidence à travers un homme
fort qu’elle investirait, elle a préféré jouer l’ouverture démocratique, en espérant manipuler la
vie politique de telle manière qu’elle continue d’être la source du pouvoir sous un formalisme
institutionnel démocratique.
L’ouverture politique décidée après 1988 est fondamentalement caractérisée par cette
contradiction flagrante dans le comportement de l’acteur dont l’intention proclamée et la
pratique réelle sont incohérentes. Il est vrai que le processus historique ne ressemble en rien
au modèle fonctionnalisé purgé des contradictions de la vie réelle. Le processus historique, au
contraire, est chargé de contradictions qui le font mouvoir et qui le changent. Mais au-delà des
contradictions qui le traversent, le processus historique produit sa propre cohérence,
notamment à travers la représentation symbolique qui donne un sens à la pratique quotidienne
de l’acteur. Or dans le régime algérien, il y a eu perte de sens de la représentation symbolique
tant au niveau du discours officiel – de plus en plus contradictoire – qu’à celui des décisions
politiques et administratives, de plus en plus incohérentes. Le système est donc entré en crise
parce que, au lieu de chercher à se renforcer selon sa propre logique, il a cherché à le faire en
empruntant des modes de régulation du système pluraliste.
L’ouverture politique décidée après les émeutes d’octobre 1988 a détruit la logique interne du
régime néo-patrimonial sans déboucher sur l’instauration d’un autre régime quel qu’il soit –
avec sa propre logique. Mais l’ouverture politique n’avait pas pour objectif la transformation
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009radicale du régime, c’est-à-dire son remplacement par un autre régime. Elle avait seulement
pour objectif de permettre au régime de s’adapter aux nouvelles données nationales et
internationales afin de gagner en efficacité. N’ayant plus de prise sur la société dont ils étaient
coupés, les dirigeants ont pensé pouvoir lever certaines contraintes du monopole en associant
de nouvelles élites à la gestion politique et économique du pays. Le pouvoir appréhende cette
crise comme un réaménagement de l’élite dirigeante, appelée à s’élargir et surtout à se
diversifier sur le plan de ses sensibilités idéologiques.
Pour les militaires, le pouvoir n’est pas un espace public ouvert à n’importe quel citoyen; il est
une « chasse gardée » entourée d’une mystique politique. Les islamistes veulent le prendre par
la force des mains des militaires non pas pour lui restituer son caractère public, mais pour
remplacer la mystique politique par la mystique religieuse. Ce sont en fait deux conceptions
privatives du pouvoir qui s’affrontent et qui – au-delà des justifications idéologiques des
combattants, et auxquelles ils peuvent croire sincèrement – considèrent le pouvoir comme un
butin, comme un moyen d’enrichissement de clientèles voraces ou comme un moyen
eschatologique de redistribution des biens de Dieu aux opprimés sur Terre.
C’est pourquoi le dialogue national qui devait déboucher sur un compromis a échoué. Il a
échoué parce que ce sont deux courants politiques qui ont une conception quasi identique du
pouvoir qui s’affrontent. Le compromis, s’il se réalise, se réaliserait forcément au détriment
d’un courant, c’est-à-dire résulterait de la disparition physique de l’un des deux. C’est,
précisément, la stratégie du dialogue national qui consistait à fusionner ces deux courants en
éliminant leurs extrêmes respectifs. Les militaires ont donc cherché à faire assimiler; à faire
intégrer le courant islamiste par le système en place, moyennant un réaménagement dans la
distribution des fonctions gouvernementales. Ce sont, précisément, les extrémistes des deux
camps qui font échouer le dialogue, curieusement accompagné à chaque fois d’un regain de
répression et d’actions terroristes. Mais il faut dire que cette situation résulte de ce que les
politiques qui, de part et d’autre, veulent engager un dialogue, n’ont pas la haute main sur la
stratégie de la répression anti-terroriste d’un côté et sur les actions terroristes de l’autre. Ce
n’est pas le politique qui prime sur le militaire, c’est l’inverse.
La stratégie du dialogue national, mise en œuvre au printemps et en automne de l’année 1993,
consistait à former un bloc de pouvoir très large, comprenant des courants modernistes et
islamistes dans un cadre institutionnel dans lequel des civils auront délégation de pouvoir des
militaires. Il s’agissait donc de reconduire le même régime, qui se serait étoffé en intégrant des
sensibilités politiques jusque-là en marge du pouvoir ou dans l’opposition. Il s’agissait de
reconduire le monopole avec un pouvoir exécutif pluraliste en surface. Au lieu de chercher à
transformer le système dans une perspective d’alternance, les dirigeants ont cherché à rendre
le pouvoir pluraliste, ce qui lui ferait perdre encore plus son homogénéité et le rendrait
incapable de prendre la moindre décision en raison des divergences profondes des courants
idéologiques qui peupleront la surface du pouvoir. L’ouverture politique ayant fait perdre au
régime sa cohérence, celui-ci espère reconstruire une autre cohérence en tentant de digérer les
diverses oppositions que cette ouverture politique a rendues manifestes.
Mais les islamistes refusent de participer à un pouvoir qu’ils ne contrôlent pas de bout en bout,
confortés dans leurs positions par les résultats des élections qu’ils ont remportées. Cette
situation a favorisé le courant islamiste radical – qui a toujours prôné la violence pour la prise
du pouvoir – ralliant à ses vues les troupes modérées du FIS. L’ouverture politique, qui a
permis au courant radical islamiste de s’organiser légalement, et l’annulation des élections
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009législatives de décembre 1991 qui a fait basculer la majorité du FIS dans le rang radical, sont
à l’origine de la violence politique.
La négation du conflit politque et ses
paradoxes
Pour comprendre la violence qui sévit aujourd’hui en Algérie, il faudrait revenir sur le
fondement idéologique du régime algérien bâti sur la négation du conflit politique. Depuis la
guerre de libération, le système politique est caractérisé par un « unanimisme obsessionnel »
qui refoule le politique, qui nie le politique. Entre les vrais Algériens, il n’y a pas de
problèmes politiques, entendait-on. Cette volonté de nier le politique explique la tendance
qu’a le pouvoir à tout contrôler ; l’économie, la religion, le sport, etc., comme s’il suffisait que
le pouvoir affirme sa tutelle sur une activité sociale pour que celle-ci soit à l’abri du conflit
politique.
En cherchant à extirper le conflit et à étouffer toute émergence d’élite qui ne dépende pas
directement de lui, le pouvoir a « massifié » la société, devenue une collection d’individus
faiblement reliés horizontalement mais fortement dépendants verticalement de
l’administration. La population était devenue un collectif d’administrés dont le lien social était
médiatisé ou véhiculé par l’Etat. Il y eut perte d’identité sociale et politique au fur et à mesure
que l’Etat absorbait la société. Ce processus n’a, cependant, pas provoqué l’identité entre l’Etat
et la société mais a plutôt provoqué une coupure entre le pouvoir et la population, un rejet de
l’Etat, d’autant plus que celui-ci était de moins en moins capable de satisfaire les demandes
sociales, en raison du déclin de la productivité du travail et de l’accroissement de la
population, d’où un profond mécontentement populaire.
Le FIS a su capter ce mécontentement populaire en dénonçant l’injustice et l’arbitraire des
dirigeants, en référence aux comportements condamnables des princes anté-islamiques, c’est-
à-dire qu’il a bâti un discours critique sur le pouvoir, discours s’articulant autour de catégories
affectives puisées dans la tradition du Prophète qui rappelait sans cesse de faire du bien et de
se détourner du mal. Dans les prêches enflammés des imams des quartiers populaires, le
pouvoir en place apparaissait comme une entité morale négative, se détournant de la voie
tracée par le Prophète et cherchant à en détourner les croyants. Le sentiment d’extériorité par
rapport à l’État trouve dans ce discours des éléments qui le justifient et le confortent. Dans la
mosquée, les croyants qui écoutent ce discours ne se sentent pas seuls face à ce sentiment
d’exclusion vécu jusque là individuellement. Avec le FIS, les Algériens ne se considèrent plus
comme des administrés se concurrençant pour obtenir les faveurs de l’Etat dans un contexte de
pénurie. Ils se considèrent comme des croyants dont le lien social est médiatisé par la religion
et non par l’Etat. Le FIS a donné une âme collective à des millions d’individus séparés les uns
des autres, réactivant le lien social à travers la représentation du Prophète à Médine. Inspirés
par la tradition du Prophète, les militants du FIS réapprennent les notions de solidarité et
réinventent des formes locales de sociabilité, en créant des associations caritatives, des clubs
d’apprentissage pour jeunes filles et des réseaux d’emploi pour de jeunes chômeurs. Le besoin
de sociabilité qu’exprimé le FIS répond à l’aridité administrative qui a asséché le lien social.
Le FIS, avant d’être un mouvement politique, est une utopie sociale cherchant à donner un
sens à des milliers d’individus qui ont perdu leurs illusions sur le FLN. De ce point de vue, le
FIS est la reproduction des illusions sans le FLN et son Etat. Dès lors, l’on comprend
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009l’ampleur et le degré de la violence politique qui secoue l’Algérie. Seule une utopie qu’on
empêche de se réaliser est capable d’une violence si déterminée, d’une violence si généralisée.
C’est avec les émeutes d’octobre 1988 que le pouvoir se rend compte qu’il a de moins en
moins de prise sur la société qu’il a massifiée, et c’est avec ces émeutes que la mythologie
officielle de l’Etat populaire s’effondre. En réalité, elle s’était effondrée bien avant, mais ce
n’est qu’à l’automne 1988 que les dirigeants reconnaissent que le «monopole du pouvoir [10] »
a mené le pays vers une situation difficile. Se rendant compte de l’incapacité de l’Etat à
satisfaire leurs demandes sociales qui lui sont adressées, le pouvoir décide alors une ouverture
politique dont il espère qu’elle permettra à terme à la société de se prendre en charge. Il y eut
donc ouverture politique, consacrée par des modifications constitutionnelles qui légalisaient le
multipartisme. Pour la première fois, l’Algérie se reconnaissait comme champ d’expressions
politiques différentes, organisées en partis se concurrençant légalement pour le pouvoir.
Moins d’une année après, plus de cinquante partis s’étaient déclarés au ministère de l’intérieur,
Mais aux élections, un seul d’entre ces partis s’était imposé, en raflant la majorité des voix en
juin 1990 (élections municipales) et en décembre 1991 (élections législatives). La
caractéristique de ce parti – le FIS – est qu’il refuse la démocratie, comme mode d’expression
des divisions idéologiques et économiques de la société. Le FIS reprend à son compte la
négation du politique en place. Sa popularité atteste que la négation du politique n’est pas une
invention machiavélique de dirigeants, ni une technique démagogique de conquête du
pouvoir. La négation du politique est enracinée dans la conscience des millions d’électeurs qui
ont confié leurs voix au FIS, conformément à leur « culture politique », à leurs craintes et
leurs aspirations.
Leur « culture politique », c’est l’égalitarisme et le populisme, hérités de la lutte pour
l’Indépendance et de plus d’un siècle de résistance à la domination coloniale. Leurs craintes,
c’est une société politiquement divisée, dirigée par un parti soutenu par les détenteurs du
double capital monétaire et culturel. La crainte du capital culturel est encore plus forte parce
que celle-ci est détenu, à leurs yeux, par des élites modernistes, imprégnées de culture
française, qui sont susceptibles de sacrifier les valeurs ancestrales qui fondent la Nation. Leurs
aspirations, c’est une Algérie moderne économiquement et techniquement, où dominent les
valeurs de justice et d’équité, valorisant la morale et sanctionnant la corruption, une Algérie
dans laquelle l’avenir de tous les enfants est assurée sans discrimination aucune. Le FIS est
l’expression de cette culture politique, de ces craintes et de ces espoirs qui sont contradictoires
dans leur contenu. Il est vrai que l’entrée dans la modernité ne se fait pas forcément avec des
discours cohérents.
L’ouverture politique pourrait être interprétée comme une volonté de la part du pouvoir
d’intégrer le conflit dans le système politique, après l’avoir institutionnalisé et contrôlé. Et,
dans cette perspective, la réaction islamiste pourrait alors être perçue comme le refus d’une
partie de la population d’institutionnaliser le conflit dans la Cité. La société algérienne s’est
trouvée sur une crête où, d’une part, des forces sociales poussent à l’institutionnalisation du
conflit, à la prise de conscience du caractère politique de la communauté et, d’autre part, des
forces sociales qui résistent, qui refusent de « naître » à la situation politique formellement
reconnue comme telle. La violence est le choc de ces deux volontés qui s’affrontent; elle est le
moyen par lequel va s’opérer – ou ne pas s’opérer – la mutation d’une conscience a-politique à
une conscience politique du lien social. Un courant d’opinion important – le plus important du
point de vue du nombre – refuse la formalisation du politique pour, précisément, s’opposer à la
reconnaissance officielle du conflit. Ce faisant, ce refus du conflit utilise les pires formes de
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009violence. Comme aimait à le répéter J. Leca, la violence est vraiment Satan. On l’expulse par
la porte, il revient en force par la fenêtre. Il y a comme une dialectique, comme l’a vu H.
Arendt ([11]), entre le refus du conflit dans la conscience et la violence comme instrument de
cette conscience; et plus ce refus est affirmé, plus la violence affirmant ce refus est étendue et
généralisée.
Violence d’Etat et absorption de la sphère
privée
Cette dialectique touche le lien social qui, protégé du politique, se « surpolitise » à l’extrême.
Par le passé, le pouvoir espérait expurger le champ social du politique en absorbant dans la
sphère étatique toutes les activités sociales. Cependant, en cherchant à « dépolitiser » le lien
social, le pouvoir « surpolitise » des conflits sociaux dans lesquels il s’implique non pas en
tant qu’arbitre mais en tant que protagoniste. Une grève dans une entreprise privée ou d’Etat,
revendiquant une augmentation de salaire, est étouffée en accusant les travailleurs de faire le
jeu des éléments anti-pouvoir. Un litige banal entre voisins pousse l’un des protagonistes à
accuser l’autre d’avoir eu une attitude tiède ou hostile au FLN durant la guerre de libération,
donc hostile au pouvoir en place. A contrario, une affaire sordide de trafic et de corruption est
étouffée si le mis en cause est connu pour son soutien tapageur au pouvoir. Sous la pression
des autorités et du parti, une affaire est instruite et jugée non en fonction des motifs
d’inculpation, mais en fonction de la qualité des mis en cause [12].
La tentative irréaliste et utopique de « dépolitiser » la société a abouti à une confusion entre
les sphères publique et privée, confusion qui a pour résultat de mettre au centre des conflits
sociaux et des litiges – y compris des conflits entre individus pour humeurs incompatibles! – le
pouvoir d’Etat et ses bras séculiers (administration, police, justice,..). Des conflits bénins, de
droit commun, mobilisent souvent des réseaux clientélistes qui prennent leurs sources à des
niveaux élevés du pouvoir. Libérant une dynamique propre, étrangère au conflit de départ, le
combat inter-clientéliste aura pour motivations, outre les intérêts matériels, l’honneur,
l’orgueil, la solidarité du lignage, la parole donnée à un ami fidèle, l’esprit de revanche,
etc.[13].
Ces conflits sociaux et ces litiges individuels ou de groupes, qui remontent à la surface de
l’Etat, sont sans relation avec la compétition pour le pouvoir. Ils ont pour motivations des
intérêts subjectifs ou matériels. Les protagonistes utilisent comme ressource de lutte la
position d’autorité de leurs connaissances dans l’administration. Cette inclinaison
anthropologique, somme toute naturelle, vient de ce que la justice n’est pas autonome du
pouvoir exécutif. Cette non-autonomie était conçue, précisément, pour atténuer les conflits en
attendant de les faire disparaître. Mais un « effet pervers » s’était entre-temps produit : au lieu
de disparaître, les conflits ont perduré et ont impliqué l’Etat à travers le personnel dirigeant
qui intervient pour défendre ses intérêts privés et les intérêts de la parentèle élargie.
Finalement, pour être puissant dans la sphère privée, pour satisfaire son ambition personnelle,
pour battre ses concurrents, pour s’enrichir, pour assouvir son orgueil…, il faut conquérir une
position forte dans l’Etat. En dehors de l’Etat, point de salut, à moins d’abdiquer et de se
résigner à une existence d’administré moyen, usé par les pénuries de la vie quotidienne. C’est
ce qui explique que la lutte pour les postes dans l’appareil d’Etat est, pour les ambitieux, une
affaire de survie. Ne pouvant pas réaliser leurs ambitions dans la sphère privée, ils utiliseront
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009l’Etat pour arriver à leurs fins. L’activité économique privée étant quasiment interdite, les
ambitions sociales prendront d’assaut l’Etat pour se concrétiser.
La tentative de « dépolitiser » le lien social produit l’effet contraire à celui recherché : la
« surpolitisation » de la sphère privée et ses conflits finissent par encombrer la sphère étatique
et compromettre la cohésion du personnel dirigeant. La fusion des sphères privée et publique
« politise » des conflits privés et oppose des dirigeants entre eux dans des affaires sordides qui
prennent des dimensions d’affaires d’Etat [14]. La démocratisation et l’ouverture politique
avaient comme objectifs de désengager l’Etat de la sphère privée. En effet, dès lors que la
presse a été libéralisée et que le principe de l’indépendance du juge fût inscrit dans la nouvelle
Constitution, le personnel de l’Etat n’allait plus avoir sa marge de manœuvre pour intervenir
dans les affaires où des alliés sont impliqués. La démocratisation a donc été une volonté de
tracer une frontière entre les sphères publique et privée, dans l’espoir que l’Etat retrouverait sa
crédibilité et son efficacité. Dès lors que les conflits privés menaçaient les intérêts du régime
dans sa globalité, il a été décidé d’officialiser les conflits, même ceux impliquant des
responsables, et de les renvoyer hors du champ du pouvoir, pour être traités par l’appareil
judiciaire comme affaires privées.
Ce faisant, le pouvoir s’est dessaisi même des questions idéologiques cruciales,
potentiellement dangereuses pour la paix civile, telles que la relation entre l’Islam et l’Etat,
l’arabisation, les libertés individuelles, les langues populaires, le statut de la femme, etc. Le
pouvoir se déclarait prêt à adopter la position majoritaire sur ces questions. Or ces questions
ne demandent pas un soutien majoritaire, elles demandent un large consensus sans lequel la
vie en commun est compromise. Croyant libéraliser et démocratiser, le pouvoir a renvoyé vers
la sphère privée – dénommée dans le discours journalistique « société civile » – des conflits
économiques et idéologiques (privatisation, libertés individuelles…) porteurs de violence
potentielle, il semblait aux dirigeants qu’il suffisait de reconnaître officiellement les conflits
économiques, et .idéologiques pour que la démocratie soit. C’est cette tentative naïve de se
débarrasser du jour au lendemain des luttes qui se déroulaient dans le champ étatique – luttes
que le pouvoir contrôlait plus ou moins – qui est à l’origine de la violence politique qui s’est
déchaînée depuis deux ans. Pour le dirigeant algérien, devenu subitement démocrate, il
suffisait d’un texte juridique pour tracer allègrement la frontière entre les sphères publique et
privée et décider que tel conflit appartient à telle sphère. Comme si la sphère privée était
suffisamment élaborée, suffisammnent autonome pour être le théâtre pacifique de conflits
sociaux jusqu’ici régulés par l’Etat.
Comme si la Nation était suffisamment cristallisée pour supporter sans violence les conflits
idéologiques qui définissent l’identité nationale [15]. La liberté d’expression a mis au grand
jour le fossé qui existe entre des attitudes vis-à-vis des langues populaires, de la religion, du
marché, de la citoyenneté, etc. Elle a montré que le lien social reposait sur le silence imposé
par le régime autoritaire et sur la violence latente quotidienne que la communauté exerce sur
les individus, hommes ou femmes. Dès lors que le régime affirme sa volonté de changer, la
place est faite à la violence de la communauté pour s’exercer de manière manifeste contre tout
ce qui n’est pas conforme à la morale du groupe. La violence des islamistes est le moyen
utilisé pour maintenir le lien social d’une société frappée d’anomie et déchirée par la
contradiction entre son imaginaire communautaire et ses aspirations à la consommation des
valeurs d’usage de la modernité.
La mémoire collective étant active, les Algériens depuis qu’ils ont l’expérience de l’Etat
(indépendant) ne savent pas ce qu’est un conflit social ou idéologique dans lequel l’Etat n’est
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009pas impliqué, dans lequel l’Etat n’est pas partie prenante. La violence politique est née en
Algérie de ce que le pouvoir a affirmé sa volonté brutale de se désengager du champ social,
démontrant ainsi sa faiblesse face à des candidats éduqués dans le mythe de l’Etat toutpuissant, éduqués dans la conviction religieuse que le salut ne vient que de l’Etat.
Pour que la sphère privée puisse supporter ces conflits, il aurait peut-être fallu d’abord
consolider cette sphère privée, en commençant par lui permettre de créer ses outils
économiques, en annulant toute la jurisprudence qui nie son existence, en rééquilibrant ses
composantes idéologiques, en affirmant le principe fondateur de la liberté politique et des
droits naturels de l’individu. Avant de transférer vers la sphère privée les conflits jusque-là
régulés dans le champ du pouvoir, il aurait fallu restaurer celle sphère privée pour qu’elle
puisse supporter les conflits sans qu’ils ne dégénèrent dans la violence. La démocratisation ne
signifie pas le désengagement de l’Etat ; au contraire, elle signifie un plus grand engagement
de l’Etat dans la vie publique et dans le soutien apporté à la sphère privée, tout en respectant
– et en faisant respecter – les droits naturels des individus.
La consolidation de la sphère privée n’est pas une chose aisée, car elle correspond à
l’émergence d’une société civile. Et, comme dit M, Crozier [16], on ne change pas une société
par décret. La question est de savoir si, dans l’immédiat, la société algérienne est apte ou non à
fonctionner dans la reconnaissance officielle du conflit idéologico-politique. Quand une
société se dote d’institutions de résolution pacifique des conflits ces dernières deviennent un
moyen d’intégration dans la mesure où elles permettent à la société de se réadapter à des
situations nouvelles. C’est tout au moins la thèse centrale de L. Coser qui écrit dans ce sens : «
Une société conciliante et tolérante, bénéficie du conflit parce qu’un tel comportement crée et
modifie les normes et assure sa continuité, malgré le changement de conditions. Les systèmes
rigides ne disposent pas d’un tel mécanisme permettant de réajuster les normes : en étouffant
le conflit, ils se privent d’un utile signal d’avertissement et augmentent le danger d’un
écroulement catastrophique [17]. » Traduite dans la grille analytique de L. Coser, la violence
en Algérie serait l’expression de la rigidité des structures sociales incompatibles avec la
compétition légale pour le pouvoir. La régulation des conflits par l’Etat vise à empêcher que le
pouvoir soit l’objet de compétition ouverte parce que, précisément, la rigidité des structures
sociales serait incompatible avec cette compétition. « Ce n’est pas le conflit en tant que tel,
écrit L, Coser, qui menace l’équilibre d’une telle structure, mais la rigidité qui permet aux
hostilités de s’accumuler et de se concentrer sur une seule ligne de clivage quand le conflit
éclate [18]. »
Ce qui signifie que la privatisation du pouvoir et la négation de la sphère privée, qui ont
jusque-là prévalu, ne sont pas le fait du Prince, ne sont pas une conséquence de l’arbitraire des
dirigeants. Elles sont plutôt les conditions de reproduction d’une société frappée d’anomie et
dont l’unité est assurée par la violence ; violence contre les femmes, contre les jeunes, contre
la raison, contre la nature, contre le désir de liberté, contre l’innovation sociale…
Recroquevillée sur elle-même, arcboutée sur un passé plus mythique qu’historique, la société
algérienne cherche à fuir le politique pour se réfugier dans la morale. Les personnes
quotidiennement assassinées, dans un camp ou dans un autre, ne sont pas considérées comme
des adversaires politiques, elles sont considérées comme des ennemis de Dieu, donc de
l’humanité et, à ce titre, elles sont exterminées.
Le jeune Algérien est éduqué dans un milieu qui dévalorise systématiquement l’altérité, vécue
comme une agression par sa simple existence. Les représentations symboliques excluent la
différence et sont façonnées sur le mythe de la subordination de l’unité à l’identique.
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009L’obsession identitaire n’a pas pour objet de mettre en exergue l’identité algérienne par rapport
à l’identité marocaine ou française; elle a pour objet la conformité du comportement de tous
les Algériens à un comportement identique inspiré d’un modèle normatif qui puise plus dans
le conformisme de l’éthique et de la morale religieuse que dans la diversité de l’anthropologie
humaine. La violence résulte du choc entre ce conformisme et cette diversité qui cherche à
s’exprimer à la faveur des transformations qui ont eu lieu en Algérie et dans le monde. En
d’autres mots, le contenu et la nature des représentations symboliques sont en rupture avec la
différence, la diversité, bref avec le conflit, ce qui interdit son institutionnalisation. Le conflit
existe, mais il est étouffé, refoulé par l’idéologie communautaire au prix de souffrances
vécues dans l’intimité privée et de mutilations de consciences individuelles.
Décidée dans la précipitation et sans volonté réelle, la démocratisation a désagrégé le lien
social qui ne tenait que par la violence latente quotidienne. Par ailleurs, l’inconsistance de la
sphère publique, le détournement de l’Etat par des personnes privées, l’absence de culture
civique tant chez les dirigeants que chez les administrés, le délabrement de l’appareil
économique ont été autant de facteurs qui ont joué en défaveur de la démocratisation qui s’est,
en outre, heurtée aux représentations symboliques imprégnées de communautarisme. C’est
cette hostilité des représentations symboliques à la démocratisation qui explique la violence
meurtrière que subit l’Algérie. Pour que la compétition légale pour le pouvoir ne débouche pas
sur la violence collective, il faudrait que les débats idéologiques autour de la religion, du
statut de la femme, des libertés individuelles, etc., soient moins chargés effectivement et
soient moins passionnels. Pour cela, il faudrait que l’acteur social ne s’identifie pas à la
communauté qui lui impose ses normes de conduite. Autrement dit, il faudrait que la
communauté éclate dans l’imaginaire collectif pour libérer des individus qui formeront une
société dans laquelle ils auront des droits et des devoirs consacrés par la règle juridique
positive qu’ils auront eux-mêmes créée. La société algérienne est très loin de ces paradigmes,
mais la modernité aussi est une utopie, et à la différence des utopies antérieures, elle se réalise
pour faire un usage modéré de la violence. La société algérienne possède-t-elle les ressources
culturelles pour construire l’utopie de la modernité politique? Probablement, parce qu’il n’y a
pas d’autre alternative à la modernité politique aujourd’hui en Algérie.
Notes
[1] M. Wievorka cerne cette distinction quand il écrit : « Le pur terrorisme, contrairement
notamment, à la violence politique, repose sur l’absence ou la très grande faiblesse de toute
base sociale ou communautaire, et ses calculs sont effectués sans aucune légitimité autre que
celle qu’il s’attribue, ce qui se traduit par la confusion des fins et des moyens. » Michel
Wîevorka, Société et terrorisme, Fayard, 1988
[2] Cf. à ce sujet le dernier rapport d’Amnesty International sur les violations des droits de
l’homme en Algérie, qui dénonce aussi bien la violence des islamistes que celle des forces de
sécurité.
[3] J. Leca, « La rationalité de la violence politique », inédit Institut d’Etudes politiques, Paris,
décembre 1993,
[4] Yves Michaud, Violence et politique, Gallimard, 1978
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009[5] « C’est pourquoi le raisonnement fonctionnaliste n’est jamais aussi fort que lorsqu’il situe
la crise ou le dérèglement non plus au niveau social, mais à celui des institutions, là où le jeu
des acteurs est déjà politique et où la question de l’action politique est posée d’emblée comme
centrale. » M. Wievorka, Société et terrorisme, op. cit.
[6] Dans la vaste littérature sur la violence, il y a eu en gros deux approches. L’une rattachait
la violence à une frustration sociale (T.D. Gurr dont les travaux sont aujourd’hui dépassés),
l’autre la définissait comme une ressource politique (C. Tilly). Mais il n’est pas certain que les
deux types de violence auxquels se sont référées ces deux approches soient les mêmes. Car,
en effet, T.D, Gurr s’était intéressé à la violence à travers les émeutes urbaines que les
EtatsUnis ont connues dans les années 50 et 60, Ces émeutes, bien que politiques, n’avaient
pas pour finalité expressément affirmée de changer le régime politique américain; ce n’était
pas des émeutes visant directement la conquête du pouvoir. La violence qu’étudie T.D. Gurr
n’est pas une violence impliquée directement dans la lutte pour le pouvoir, A l’inverse, celle
qu’étudié C. Tiliy est une violence directement liée à la prise du pouvoir politique. C’est ce qui
lui permet de dire qu’elle est une ressource politique dans la lutte pour le pouvoir.
[7] L’un des défauts majeurs de la sociologie discursive est sa tendance à construire des
modèles par lesquels elle cherche à expliquer des évolutions socio-politiques de différents
pays. La réalité historique, en fait, ne se plie à aucun modèle, si ce n’est au sien propre.
Chaque réalité historique a sa propre spécificité, dont l’évolution obéit à des facteurs divers,
les uns structurels, les autres conjoncturels. Les acteurs dans tout système politique ont
suffisamment de liberté pour éviter au système la violence. Mais les acteurs sont des hommes,
dont les intérêts individuels ne coïncident pas forcément avec ceux du système. Par ailleurs,
les acteurs, même avec l’intention consciente de sauvegarder les intérêts du système, peuvent
commettre des erreurs d’appréciation et agir contre leurs intérêts et contre ceux du système.
Ceci ne signifie pas que les acteurs sont irrationnels; ceci signifie seulement qu’ils ne sont pas
des robots infaillibles. La peur, l’affolement sont des facteurs avec lesquels il faut compter
aussi dans l’analyse sociologique des phénomènes politiques.
[8] J. Freund, Sociologie du conflit. PUF, 1983
[9] J. Baechler, « Le problème de la rupture révolutionnaire «, in Archives européennes de
sociologie, 1974, vol, 15
[10] L’expression est utilisée pour la première dans le discours de Chadli Bendjedid le 10
octobre 1988 qui avait annoncé les réformes institutionnelles qui allaient suivre
[11] H. Arendt, On Violence
[12] « Je ne te souhaite d’avoir affaire ni à l’hôpital ni à la justice par les temps qui courent »,
entend-on répéter dans la rue algérienne, pour indiquer le délabrement des hôpitaux et de
l’appareil judiciaire dans les années 80
[13] En 1971, un crime a été commis à Oran dans une rue commerçante, et la presse avait
conclu à un hold-up qui avait mal tourné. Peu après, le meurtrier a été appréhendé et placé
sous mandat de dépôt. Il se trouve que la victime était un cousin d’un officier supérieur en
activité et le prévenu un parent d’un ministre en exercice. En plus, la victime et le coupable se
connaissaient, étant tous deux originaires de deux villages voisins. Cette donnée allait changer
le cours de l’instruction parce que celle-ci devenait une compétition entre les deux villages qui
halshs-00398837, version 1 – 25 Jun 2009cherchaient à montrer leur influence respective sur les rouages de l’Etat. L’instruction et le
procès subiront le rapport de force entre le ministre et l’officier supérieur
[14] En 1987, un fait divers mettant aux prises deux tenanciers de boîtes de nuit concurrentes
sur la corniche oranaise a pris la dimension d’une affaire d’Etat. A la suite d’une bagarre
nocturne entre videurs des deux boîtes rivales. La police, alertée par des voisins que
l’altercation empêchait de dormir, a arrêté et présenté au parquet d’Oran les délinquants
inculpés pour tapage nocturne, voies de fait et agressions à l’arme blanche. Il se trouve que
l’un des inculpés est un ami intime du Président Chadli qui dépêcha le lendemain à Oran trois
ministres, tout en suspendant de leurs fonctions le commissaire de police de Aïn el Turk et le
juge d’instruction chargé de l’affaire et en faisant libérer son ami. Cette intervention du
Président a ému le barreau et choqué la population. Des pétitions et des mouvements de grève
dans différents secteurs de la ville ont vu le jour, mouvements que la Sécurité militaire s’est
empressée de mettre en échec par la manipulation et l’intimidation. Un an après, quand ont
éclaté les émeutes d’octobre 1988, les jeunes émeutiers qui n’avaient pas oublié l’affaire ont
tenté d’incendier la villa de l’ami du Président.
[15] Cf. « L’Etat et l’identité nationale », chapitre 10 dans L, Addi, L’Algérie et la démocratie,
La Découverte, 1994.
[16] M. Crozier, On ne change pas une société par décret, PUF, 1978.
[17] L. Coser, Les fonctions du conflit social. PUF, 1982, p.86
[18] Idem, p. 88

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