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J’étais, dans une autre vie, en tant que PCA, manipulateur radio à l’hôpital Ain Naâdja, d’Alger. J’étais de garde ce soir-là, quand la réception m’a prévenu qu’un balistique arrivait. Dans notre jargon, cela voulait dire « un blessé par balle » qu’il fallait se préparer à le recevoir.
Je suis donc resté en alerte, quand, une demie heure après, j’entends crier. Les cris provenaient de la salle de soins située juste à côté du bloc opératoire des urgences.
Je sors dans le couloir, et là je vois le professeur Azizi, blouse ouverte, sortir de la salle de soins, criant avec sa grosse voix : « comment voulez-vous que je dise à ses parents, qu’est-ce que je peux leur dire, il n’a même pas 19 ans ? ». Je croise son assistant à qui je demande ce qui se passe. Du regard, il me désigne la salle de soins. J’y vais curieux et là j’aperçois un corps inerte allongé sur un brancard. Un jeune homme à qui l’infirmier venait de fermer les yeux. « C’est le balistique à qui tu devais faire les radios, il n’a pas survécu à ses blessures », m’explique Ahmed Ben, l’assistant du professeur.
Personne n’osait sortir du couloir des soins, le professeur Azizi continuait à crier. Pourtant nous en avions vu des blessés et des cadavres. Mais, je ne comprenais pas ! Il y avait comme quelque chose de bizarre, comme si nous n’en pouvions plus, un ras le bol de croiser sans cesse la mort.
Après avoir rejoint ma salle de radio, je suis sorti du côté de la salle d’attente, où je vois, assis, un homme seul dans cette salle vide à l’atmosphère glaciale. Droit et impassible dans ses habits usés mais propres, il dégageait une incroyable dignité. Il entendait le professeur crier derrière les portes battantes du couloir des soins, mais il ne bougeait pas.
Je me dirige vers la réception, et là on m’explique : « c’est le père du jeune homme, un appelé du service national. Ils habitent dans un Haouch vers Boudouaou. Son fils était venu en permission, les terroristes l’ont abattu devant la maison cet après-midi »….Il n’avait pas 19 ans.

C’était en 1993.

Nazim MEKBEL
24 septembre 2018