Si tu n’écris pas tu meurs


 

L’Humanité Vendredi 3 Mai 1996

CINQUANTE-CINQ journalistes ont été assassinés depuis mai 1993, dont Olivier Quémeneur, journaliste français, et douze employés de presse. Au total, soixante-sept personnes. Un bilan particulièrement lourd.

Tahar Djaout, trente-neuf ans, journaliste et écrivain, directeur de l’hebdomadaire «Ruptures», sera le premier à tomber sous les balles intégristes, le 26 mai 1993. Peu avant sa mort, il écrivait dans son journal: «Si tu n’écris pas tu meurs, alors écris et meurs». Abdelhaq Layada, alors chef du GIA, reconnaîtra durant son procès en 1994, avoir ordonné la mort de Djaout.

Bien avant, au début de 1993, Saïd Eulmi, dirigeant et membre fondateur du FIS publiait une «fatwa» (jugement religieux) ordonnant de «tuer tous ceux qui s’opposait au projet islamique, y compris les femmes et les enfants». Et quelques semaines plus tard, «El Minbar», publication du FIS clandestin, placardée sur les murs des mosquées d’Alger, publiait une liste de journalistes à qui il donnait quarante jours pour «se repentir». Passé ce délai, ils subiraient «la sanction de Dieu». Mourad Si Ahmed, dit El Afghani, chef du GIA, dira: «Ceux qui nous combattent par la plume périront par la lame.»

Entre mai et décembre 1993, neuf journalistes, un employé de presse et un vendeur de journaux sont exécutés. En 1994, la liste s’allonge: vingt journalistes algériens, dont Olivier Quemeneur, et deux employés de presse sont à leur tour abattus. Cette année-là, le 21 mars, quatre tueurs font irruption dans les locaux du journal «l’Hebdo libéré» abattent trois personnes dont un reporter-photographe. Le 21 décembre de la même année, Saïd Mekbel, directeur et billettiste du «Matin», est assassiné dans une pizzeria à quelques dizaines de mètres des locaux du quotidien. Entre-temps, Brahim Touchichet, ancien journaliste à «El Moudjahid» et directeur de la publication «Horoscope», est enlevé par un groupe armé de l’AIS (branche armée du FIS). Il sera libéré porteur d’une liste de vingt journalistes condamnés à mort.

En 1995, le ciblage des journalistes se poursuit. Vingt-deux d’entre-eux et six employés de presse seront abattus. Dans le lot, deux journalistes du Matin, cinq journalistes de la télévision algérienne, le directeur du quotidien «El Moudjahid», Mohammed Abderrahmani. Le 14 septembre, les services de sécurité désamorcent une voiture piégée devant le siège du journal «le Matin»; le 30 octobre une charge de 300 kg d’explosifs, placée dans un véhicule Lada, est de nouveau désamorcée devant l’entrée du même journal. Après cette deuxième tentative, le journal «le Matin» déménage de Hussein Dey à la Maison de la Presse, à Belcourt. C’est là que se produira, à une heure de forte affluence, le 11 février 1996, un attentat au véhicule piégé, qui fera vingt-deux morts dont trois journalistes et une technicienne de la télévision. L’explosion détruira les locaux du «Soir d’Algérie» et d’«Alger républicain» et endommagera ceux du «Matin» et de «l’Opinion». Dernier assassinat, celui d’un employé d’«El Moudjahid», mercredi dernier.

Aux menaces de mort sont venues s’ajouter des atteintes à la liberté d’informer. Suspensions de journaux pour divulgation d’information sécuritaire non autorisée, journalistes poursuivis en justice pour «diffamations», augmentation des coûts d’impression de la presse sont autant de mesures qui hypothèquent la liberté de la presse et contre lesquelles se battent les journalistes. Toutefois, ces entraves à la liberté de la presse sont sans commune mesure avec les tentatives d’éradication physique dont sont l’objet les journalistes algériens de la part de l’intégrisme.

En dépit de cette situation, les journalistes algériens n’ont pas baissé les bras. La liberté de la presse est loin d’être acquise. Loin s’en faut.

HASSANE ZERROUKY

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