Chronique des deux rives


 

Par Abdelmadjid Kaouah

djazair news 31/07/2011

Mémoire d’outre-tombe

Le sang sèche vite quand il entre dans l’histoire, dit -on à voir

Si l’histoire de la guerre de libération nationale algérienne exige encore aujourd’hui davantage d’efforts pour sa mise au jour dans toute sa complexité et ses zones d’ombre, que dire alors de l’histoire immédiate de ces dernières décennies ? Singulièrement, celle qualifiée usuellement de « Décennie rouge », plus officiellement « tragédie nationale ». Amel Fardeheb de l’association Ajouad dont le nom – comme celui de son initiateur, Nazim Mekbel , est emblématique tragédie algérienne, va droit au but : « Ajouad, est une union, celle de toutes ces mémoires oubliées, celle de ces noms perdus, celle de ces dates effacées, des histoires spoliées ». Elle précise, d’un ton à la fois calme mais convaincu , le contour et la démarche de cette jeune association : » Ajouad est une association toute récente créée à l’initiative de Nazim Mekbel qui en est le président, et que j’ai tout de suite rejoint, en qualité de secrétaire. Nous nous sommes fixés le 22 Mars comme date commémorative pour les victimes du terrorisme islamiste en Algérie pendant la décennie noire, et nous souhaitons plus que jamais que cette date soit reconnue en Algérie. Ce choix de date est symbolique, car elle fait référence aux deux marches consécutives du 22mars 1993 et 1994 en Algérie, contre l’intégrisme et pour la démocratie. Quand au nom, un petit clin d’œil à Abdelkader Alloula, puisque c’est le titre de l’une de ses pièces de théâtre. La signification en arabe nous semble tout aussi importante : les généreux… Le leitmotiv et transparent : « Rendre vivante la mémoire des personnes assassinées (connues et anonymes) durant la période noire qu’a connu l’Algérie principalement de 1992 à 1998.».Le leitmotiv se décline en programme sur le terrain de la mémoire et des confrontations d’idées. Ajouad s’emploie à « faire connaitre leurs écrits, leurs travaux, leurs créations, leur courage afin d’éviter, au nom du vivre-ensemble, l’effritement de la mémoire collective, la falsification de l’histoire, l’oubli. Leur rendre hommage, faire du 22 Mars la journée du souvenir et permettre aux familles de se retrouver (le 22 Mars en référence aux deux marches du 22 Mars 1993 et 1994 en Algérie contre l’intégrisme et pour la démocratie ainsi que le 22 Mars 2006 ou plusieurs associations de familles de victimes avaient fait un sit-in, à Alger pour dénoncer la politique de la grâce et de l’impunité à l’égard de terroristes islamistes). Informer par des colloques, des publications, des échanges, des archivages afin que les générations futures connaissent toute la richesse laissée par ces femmes et ces hommes dont les qualités professionnelles et humaines furent et restent l’honneur de l’Algérie ». La mémoire pour être encore vive à l’instar des blessures toujours béantes de cette période mortifère dont on peine à dire tout haut le nombre des victimes tant il dépasse la raison, n’est pas sauve de la culture de l’oubli qui tant fait mal au pays. A qui la faute, aux mémoires oublieuses, au dogme de la réconciliation par décret ou tout simplement parce que la vie reprend ses droits ? Et telle la banalisation de la violence à force d’être répétitive, le souvenir des disparus tragiquement, sauf exception officielle, serait-il une affaire de famille, une question privée ? Question incongrue car le drame fut d’une ampleur nationale, le terrorisme ayant frappé de plein fouet toutes les couches sociales du peuple. C’est à cet impératif que l’association entend répondre depuis son avènement, en apportant sa pierre spécifique aux initiatives déjà développées. Ainsi Ajouad propose « une contribution à des structures déjà existantes sur le terrain, et qui viennent aider psychologiquement les victimes du terrorisme… »Et elle peut , à juste titre , se signaler par une série d’initiatives développée entre les deux rives qu’égregne Amel Fardeheb : «Le 22 Mars 2011 a été marqué à Paris ainsi qu’a Montréal. A Paris, à l’Auberge des idées à travers une exposition photos de personnes assassinées (connues et inconnues : Boudiaf, Sebti, Mekbel, Fardeheb, Chergou, Medjoubi, Alloula., Yamaha, Karima Belhadj, un policier et son épouse…), la projection d’un extrait de la pièce de théâtre de Abdelkader Alloula « El Ajouad », ainsi que des lectures de textes. A Montréal, grâce à Azzedine Achour qui a pris l’initiative de créer Ajouad Montréal, il a su fédérer des concitoyens autour de lui pour organiser une rencontre littéraire. Depuis, son cercle s’est agrandi … Le 27 Mars, nous avons organisé au Cabaret Sauvage un Concert Contre l’Oubli, afin de faire connaitre Ajouad et récolter des fonds. Beaucoup d’artistes ont répondu présents : Amazigh Kateb, Cheikh Sidi Bemol, Gaada Diwan Bechar, Samira Brahmia, Essi Moh… Et pour finir, une autre soirée commémorative à Marseille le 2 Avril, autour du film « L’arc-en-ciel éclaté » de Belkacem Hadjaj, avec la participation de la psychologue Latifa Belarouci qui a travaillé avec les enfants rescapés de Raïs.Ajouad Algérie Mémoires existe sur Facebook, où nous rendons (mensuellement) hommage aux personnes assassinées. Beaucoup d’échanges y sont publiés, en attendant la création prochaine d’un site Internet ». Au-delà d’un bilan encore en chantier, Amel Fardeheb martèle que « Ce travail autour de la mémoire est un acte de résistance, un devoir, une œuvre salutaire. C’est un combat citoyen contre les oublis volontaires, les mémoires sélectives et les manipulations de tous bords ».

Dans un entretien qu’il nous avait accordé à la fin des quatre-vingt du siècle dernier (c’est si loin déjà et pourtant c’était hier), l’auteur de la pièce Al Ajouad , Abdelkader Alloula nous confiait, comme dans une prémonition : « L’important de ma jeunesse, je l’ai passé dans les milieux populaires. Nous habitions M’Dina Djedida (Ville-Nouvelle) à Oran, dans une petite maison de style arabe, « haouch », où il y avait dix-sept familles qui vivaient les uns sur les autres. J’ai donc longtemps observé et vécu avec ces couches. Je me suis abreuvé de leurs valeurs morales. Il se trouve qu’aujourd’hui je suis plus à l’aise dans ces couches parce qu’à mes yeux elles représentent le pays. C’est là que j’ai le pouls, les pulsations réelles de notre société. Il y a certains personnages de la vie qui m’ont marqué à vie, que je propose dans certaines de mes pièces et qui reviendront certainement dans d’autres. Parallèlement, j’allais au lycée, je lisais les grands romans. Je voyais ces personnages comme sortis de romans. Ils endossaient de grandes aventures, de grandes charges, de grandes responsabilités, de très gros problèmes. Dans le milieu des couches moyennes auxquelles j’appartiens, je constate que les préoccupations sont de type égoïste, éphémères. C’est toujours éclaté, incohérent… Je constate que les individus changent, affichent de grands principes, le lendemain, ils sont tout à fait autres. Ils n’ont pas du tout la charge des personnages que j’ai connus quand j’étais jeune ». La générosité, comme la nostalgie, n’est-elle plus ce qu’elle était ? La mémoire en tous cas est devenue un enjeu des luttes de pouvoir. Au-delà, la mémoire de tous « les généreux »de l’Algérie reste un devoir de notre histoire.

A.K.

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