20 Janvier 1995 – Tala Guilef Hôtel El Arz

Publié: 21 janvier 2017 dans hommages, Vos témoignages
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Témoignage :

Le 20 janvier, cette date restera gravée dans ma mémoire, 1995, 2017, 22 ans déjà, le temps passe vite, les souvenirs resteront la à me rappeler cette nuit infernale.
Le 20 janvier 1995, une journée ensoleillée après une tempête de neige qui a durée plus d’une semaine, la neige s’était entassée, plus d’un mètre de hauteur, elle faisait le bonheur des amateurs de ski.
J’avais passé la journée avec un groupe venus d’Alger, l’ouverture de la route s’était faite grâce un bulldozer à chaîne prêté par une entreprise communale, il avait mis cinq jours pour atteindre l’hôtel El Arz (le Cèdre).
A l’époque je travaillais pour le Parc National du Djurdjura comme contractuel, Surveillance de la faune et la flore, on était deux collègues à loger dans la cabane forestière, la neige s’était accumulée sur le toit, on avait peur qu’il céderait sous son poids.
Le directeur de l’hôtel à l’époque nous avait offert l’hospitalité de loger en attendant que les choses s’amelioreraient, on n’avait pas d’autre choix, descendre au village sis à 15 km plus bas, c’était impossible.
A 20h45, on était dans le salon de l’hôtel entrain de regarder le journal télévisé qui venait juste de se terminer, tout à coup j’ai entendu : à plat ventre, celui qui bouge vous lui sautez la tête.
Un groupe terroriste venait de faire irruption dans le hall, 15 éléments du GIA (Groupe Islamique Armée), comme tout les autres je me suis mis à plat ventre, j’avais essayé de soulever ma tête pour voir à quoi ils ressemblaient, on a eu droit à une fouille au corps, puis on nous a rassemblé dans le bureau de la réception, ils étaient tous armés de fusils à canons sciés, deux Klachnikov, deux pistolets automatiques.
Après un discours rodé, les soldats d’Allah nous ont fait la leçon de morale, ils nous avaient demandés des volontaires pour accomplir leur sale besogne, charger la nourriture, couvertures, vaisselle.
J’avais entendu des cris:  » Ou est le directeur? Hassane, il est où Hassane? » Il était au bar, il s’était présenté à eux avec son sang froid habituel, « reste là, on va s’occuper de ton cas ».
Comme ils étaient pressés de finir leur sale boulot, ils nous redemandent d’autres volontaires, je me suis dit pourquoi pas ? Si jamais j’ai une occasion de fuir, je n’hésiterai pas à le faire, il fallait me débarrasser des clefs de la cabane forestière, en sortant charger la marchandise, j’ai laissé tomber les clefs sur la neige, je les ai enfoncées avec ma chaussure pour que les terroristes ne les trouvent pas.
Plusieurs sentiments m’envahissent, la peur, la colère, les regrets, je me suis dis ma dernière heure est arrivée, ils sont déterminés, ils vont nous tuer, ma vie a été un gâchis, qu’ai je fais de bien? Ai-je fais du bien ? Certainement oui, pas assez, naître et mourir bêtement pour une cause qui n’est pas la mienne, j’étais terrorisé à l’idée de finir ainsi, le pire j’étais habillé en parka militaire, l’un des terroristes m’avait demandé où je l’ai eu, je lui avais expliqué l’avoir acheté au marché hebdomadaire, je lui avais montré mon contrat de travail rédigé en Français, il l’a pris à l’envers.
J’ai fait en sorte de leur qu’en Kabyle, ce qui voulait dire que je n’ai pas quitté ma région et effectuer mon service national, il fallait penser comme eux, jouer leur jeu, je n’avais pas peur de mourir, mais mourir entre leur mains sales, il fallait s’en sortir, j’ai juré de changer après cette nuit.
Après avoir chargé leur butin de guerre, fouetté ceux qui avaient consommé de l’alcool, ils avaient empilés les matelas dans les couloirs, prenant le soin de les asperger d’essence, ils nous avaient autorisés à prendre une couverture chacun, ils nous avaient autorisés à quitter les lieux sous un froid glacial, ils avaient mis le feu à l’hôtel, en nous prévenant de ne pas essayer d’éteindre l’incendie sinon ils nous jetteraient dedans s’ils revenaient et nous trouvaient en train d’essayer.
On était partis les premiers, à peine avons nous marcher 600 mètres environ, on avait entendu une détonation déchirer le silence de la nuit, ça a raisonné à des kilomètres à la ronde, une fois partis, les salariés de l’hôtel ont criés : » Hassane, il est où Hassane ? », on avait compris d’où venait le coup de feu, on était retournés le chercher, il gisait dans une marre de sang sur la neige blanche, il gémissait « je vais mourir, je vais mourir » on l’avait pris par les bras, on l’a soulevé à deux, j’ai pu récupérer la clé de la cabane forestière, on a marché les 800 mètres pour l’atteindre.
Heureusement pour Hassane il y’avait un secouriste dans le groupe, j’ai ouvert la porte de l’armoire du directeur, on avait récupéré la boîte à pharmacie s’y trouvant, ils avaient réussis à stopper l’hémorragie, ils lui ont tirés deux balles à bout portant au visage, il était environ 2h30 du matin.
Un groupe de cinq salariés sont descendus au village en contrebas pour chercher du secours, un chauffeur y habitait, il avait le camion de service chez lui, le camion était arrivé à 5h00 du matin, Hassane était encore en vie.
Dans cette tragédie, un homme a laissé sa vie, Moh Tigzirt, chef de rang du village Issenhadjene, il s’était échappé des mains des terroristes, il s’était réfugié derrière les frigos dans la cuisine, retrouvé le lendemain matin à l’arrivée des secours, mort asphyxié par les fumées, il avait juste voulu vivre et sauver sa peau, le destin en a décidé autrement, qu’il repose en paix, le directeur s’en est sorti avec des séquelles physique et psychologique, il est toujours vivant, il vit à Paris.
Je suis resté six mois sans travailler, j’ai fini par démissionner en juin 1995 pour rejoindre un autre poste de travail en ville.
On fait semblant d’oublier, on n’oublie pas, je m’estime heureux d’être toujours en vie et en bonne santé.
Le chef du groupe terroriste Baiche Ahmed de Draa El Mizan, son fils et son beau-frère « Rougi » s’étaient rendus en janvier 1996, je l’ai confronté une fois, il a passé quelques années en prison puis libéré grâcié par Bouteflika.
Je souhaite rendre hommage à toutes les victimes du terrorisme, je dirai courage à leur familles.
Ceci n’est pas une fiction, c’est arrivé réellement à Tala-Guilef dans le Djurdjura.

Amicalement

Akrim Hamza

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