Nazim Mekbel : “La société ne peut pas se contenter de lois d’amnésie et d’amnistie « 

Publié: 21 octobre 2016 dans Articles, Articles de presse, hommages
Tags:, , , , , ,

Nazim Mekbel revient sur la décennie noire et ses conséquences “La société ne peut pas se contenter de lois d’amnésie et d’amnistie”

 

Nazim Mekbel, le président fondateur d’Ajouad Algérie Mémoires, un mouvement qui milite pour la réhabilitation de la mémoire des victimes du terrorisme de la décennie noire, vient de réaliser un travail universitaire intitulé Drame d’une crise identitaire. Dans quelle mesure l’arrêt du processus électoral a été déterminant dans la violence ? Dans cet entretien, le fils du célèbre billettiste du Matin, assassiné en décembre 1994 par un groupe terroriste, s’exprimera notamment sur la violence vécue durant la décennie noire et sur les deux visions totalement opposées qui continuent à s’affronter au sein de la société. Liberté : Vous venez de soutenir votre mémoire de master 2 recherche en sociologie, à l’université de Nice-Sophia Antipolis (France), qui porte sur les victimes du terrorisme. Pourquoi cet intérêt à cette catégorie de la population algérienne ? Nazim Mekbel : Pour être plus clair, je dirais que ce travail de recherche ne ciblait pas uniquement les victimes du terrorisme, mais avait pour but de comprendre l’ensemble des événements qui se sont déroulés durant la décennie noire. Je veux dire qu’à partir de 1990, les événements concernent les élections municipales, puis législatives, avec tout ce que cela a conduit comme rapports de force entre islamistes et démocrates, violences envers les femmes et les démocrates. Puis il y a eu une violence islamiste armée justifiée par l’arrêt du processus électoral. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle l’étude a pour titre Drame d’une crise identitaire. Dans quelle mesure l’arrêt du processus électoral a été déterminant dans la violence ?, limitant ainsi le travail à la période 1990-1999. Avant de parler des victimes, il s’agissait d’expliquer le contexte de l’époque, mais aussi de procéder à une étude sociologique et historique de l’ensemble des faits ayant conduit à cette tragique décennie. Sur quoi porte exactement votre recherche ? En abordant mes recherches, l’un de mes objectifs était de comprendre la problématique complexe de la “segmentarité” de la population algérienne qui, à partir de 1990, a vu s’affronter deux visions totalement opposées au sein d’une société, l’une tournée vers l’avenir, en réclamant la démocratie politique, et l’autre, la charia, en déclarant la démocratie comme blasphème. Les principaux protagonistes étaient donc issus de cette même société. L’autre point concernait l’incroyable violence vécue durant cette période. Il s’agissait pour moi de démontrer que le terrorisme n’était pas et ne pouvait être uniquement le fait d’une rébellion armée, provoquée suite à un épisode politique, qui était l’arrêt du processus électoral. En effet, certains faits liés au terrorisme n’ont pas démarré suite à ce que beaucoup appellent “le coup d’État” de janvier 1992, et de nombreux assassinats terroristes ont bien été perpétrés avant cette date. À travers le travail d’archivage que j’avais entamé à partir de 1995, puis renforcé par les données récoltées avec le mouvement Ajouad Algérie Mémoires, l’une de mes interrogations portait sur la légitimité du chiffre de 200 000 morts, annoncé par diverses sources. Sur quelles sources vous êtes-vous basé ? Les sources ayant alimenté ma base de données sont multiples, à commencer par mes archives personnelles. À côté de cela, la presse écrite, les sites militants, les ouvrages publiés par des sociologues, linguistes, psychiatres, etc., aussi bien en Algérie qu’à l’étranger, à l’exemple de A. Moussaoui, P. Ricœur, M. Boukhobza, M. L. Maougal, F. Fanon, les travaux de recherche de certains mouvements associatifs, les rapports d’ONG nationales et internationales, mais aussi les nombreux témoignages sont évidemment autant de sources qui m’ont permis de documenter cette étude, de construire cette analyse et de mener à bien ce projet. Et à quelle conclusion êtes-vous parvenu ? S’il y a des conclusions à apporter, il y a aussi et surtout des constats. Les deux premières conclusions sont basées sur des faits bien établis. La première conclusion est que le terrorisme islamiste qu’a connu l’Algérie ne fait pas suite, comme nous l’avons trop souvent répété, à l’arrêt du processus électoral, mais il a plutôt commencé en 1991. Des événements plaident pour cela, comme par exemple celui qui avait été le fait d’un groupe d’extrémistes qui, dans la nuit du 22 au 23 juin 1989, à Ouargla, a brûlé la demeure de S. Dekkiche, une femme jugée de mœurs légères, tuant son fils de 4 ans, décédé lors de l’incendie. Il y a aussi celui du 4 juin 1991 : Messaoud Amerchouche, né à Batna, commandant de la brigade d’intervention à Chéraga, a été tué lors des affrontements avec les manifestants de FIS à la place 1er-Mai, à Alger. Il y a également l’événement du 26 juin 1991 où le policier Laïd Houriya est enlevé à Lakhdaria par un des fondateur de GIA, Omar Chikhi, et dont le cadavre, déformé et torturé avec un tournevis, sera découvert dans la mosquée Kaboul, à Lakhdaria (Bouira). Autre exemple : le 29 novembre 1991, à Guemar, la caserne est attaquée par un groupe de djihadistes, mené par Tayeb El-Afghani ; 8 militaires sont tués. La seconde conclusion concerne le nombre de personnes assassinées. Le décompte macabre que nous avons pu effectuer, durant plus d’une décennie, dans le cadre du travail d’Ajouad Algérie Mémoires, et les analyses et croisements des données nous ont conduits à des chiffres qui ne sont pas loin de ceux annoncés, à l’époque, par le chef de gouvernement Ahmed Ouyahia, et qui se rapprochent également de ceux avancés par le département d’État américain, qui oscillaient entre 40 000 et 70 000 morts. Cette approximation est due à la façon avec laquelle ont été comptabilisés aussi bien les victimes civiles, les corps constitués, les disparus que les terroristes. Ce qui en soi est déjà énorme ! Comment expliquez-vous cette amplification des chiffres portés à 200 000 morts ? Ce genre d’amplification est très fréquent lors de telles tragédies, mais pour ce qui est de l’Algérie, ces gros chiffres avaient pour volonté de mettre à nu l’incapacité de l’État d’alors à protéger sa propre population et mieux encore, en y incluant la fameuse question du “Qui tue qui ?”, de justifier l’impératif d’une intervention onusienne ou occidentale, comme cela s’est produit au Rwanda, ce qui aurait placé en mauvaise posture le pouvoir algérien. À quel genre de constats vous a conduit votre étude ? Ces recherches ont permis d’établir différents constats, qui sont fortement liés à l’histoire et à la construction identitaire. Ils concernent l’identité algérienne à travers non seulement la période post-indépendance, mais aussi durant la colonisation. Le rôle de l’administration coloniale a été plus que déterminant et je dirais même qu’il est la principale cause de cette problématique, dans la construction identitaire nationale. Il en est de même pour la violence, car au-delà de cette analyse, il y a dans l’expression de la violence, vécue durant la décennie noire, une similitude frappante entre le passé colonial et le terrorisme. L’analyse de nombreuses études et travaux nous a permis de mettre en avant le fait que la violence observée, lors de cette décennie, n’est qu’une copie de celle vécue par le “français musulman”, c’est-à-dire par nos parents et grandsparents, durant la colonisation et pendant la guerre d’Algérie. Les similitudes sont frappantes, quant à l’évolution même de cette violence. D’un côté, la tendance arabo-musulmane et, de l’autre, les démocrates laïques. Le “eux” et le “nous”, justifiant ainsi tous les actes meurtriers accomplis, au nom de Dieu, envers les impies démocrates et confirmant ce que prédisait Frantz Fanon : “Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur”, jusqu’à reproduire les mêmes actes de violence, telle une imitation inconsciente. Vous parlez de la responsabilité du colonisateur/colonisation, mais où se situe celle des gouvernants algériens ? Je décris la responsabilité de l’administration coloniale, dans son rôle de la gestion cultuelle des indigènes, qui n’étaient pas encore Algériens. Je la décris comme origine de la problématique identitaire. Une problématique qui se poursuivra, bien évidemment, à partir de 1962. Le faire ici serait beaucoup trop long. Y a-t-il un lien entre vos études en sociologie couronnées par une étude sur la décennie sanglante et la lutte contre l’oubli si chère à Ajouad Mémoires ? Ce mémoire avait justement pour but de donner un caractère universitaire à ce travail de recherche, qui a débuté il y a plus de 15 ans et qui s’est accentué au sein d’Ajouad Algérie Mémoires. En procédant à une telle étude sur le corpus que nous possédons au sein de notre mouvement, j’ai voulu en quelque sorte faire reconnaître la valeur sociologique et historique des données que nous avons récoltées. J’ajouterai que ce travail, effectué dans le cadre d’un projet de recherche universitaire, pour la période allant de 1991 à 1999, est le prolongement de celui mené au sein du mouvement Ajouad Algérie Mémoires. Mais se limiter uniquement à ces dates serait une erreur, car le terrorisme ne s’est pas arrêté malheureusement avec la concorde civile. D’où ma volonté de poursuivre les analyses pour la période 2000 – 2015. Parallèlement, mon souhait, qui est l’un des objectifs inscrits dans la charte d’Ajouad Algérie Mémoires depuis 2010, serait de créer des rencontres pluridisciplinaires, qui permettraient de poser des réflexions sur la tragédie de cette décennie, tant sur le passé qui l’a provoquée, que sur les conséquences actuelles et sur celles des générations futures. En tout cas, j’espère que ce travail en appellera d’autres, en servant et en ouvrant des pistes de réflexion, comme je l’ai dit, afin de mieux appréhender notre société, qui ne peut se contenter de lois d’amnésie et d’amnistie.

H. A.

Source : http://www.liberte-algerie.com/actualite/la-societe-ne-peut-pas-se-contenter-de-lois-damnesie-et-damnistie-256778/pprint/1

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s