Salah CHOUAKI : Son dernier article publié dans EL Watan et repris par l’HUMANITE le 16 septembre 1994

Publié: 16 septembre 2014 dans Articles de presse

Le dernier article de Salah Chouaki

Vendredi, 16 Septembre, 1994
QUELQUES semaines avant son assassinat, mercredi matin, par les intégristes algériens, Salah Chouaki, inspecteur général de l’enseignement secondaire (voir «l’Humanité» du 15 septembre), a publié dans le quotidien «El Watan» une réflexion sur «les enjeux de la crise» algérienne actuelle. Nous publions ci-dessous quelques extraits de ce document, le dernier texte rendu public par ce progressiste et patriote algérien.

Evoquant «un processus à deux niveaux» dans l’évolution de la situation dans son pays, Salah Chouaki constate: «Nous avons, d’une part, l’évolution des contradictions réelles, objectives.» Celles-ci «tournent toutes autour de la contradiction entre deux conceptions de l’Etat et de la société. Elles obligent à dépasser l’ancien consensus rompu (…) pour poser les choix incontournables et inéluctables en termes de modernité ou archaïsme-intégrisme, élan vers l’avenir ou enfermement dans le passé, dans ce qu’il y a de plus obscurantiste dans ce passé». Même si le reflet de cette contradiction «dans la conscience sociale n’est ni automatique ni immédiat (…), l’expérience accumulée depuis quelques années a permis de démasquer la nature fasciste, totalitaire et obscurantiste de l’intégrisme, son caractère antipopulaire et antinational. Elle a permis la formation, de plus en plus large au sein de la société, d’une conscience anti-intégriste (…)».

L’autre évolution concerne, selon Salah Chouaki, «le comportement de la classe politique. Celle-ci, dans sa majorité (…), est restée prisonnière de catégories d’évaluation et d’analyse politique incapables de s’adapter à la nouvelle situation nationale et internationale (ou plutôt universelle) et à ses exigences de rupture et de changement radical. Engluée dans les intérêts archaïques et rentiers, elle s’est aliénée à l’intégrisme, à des degrés divers, par segments entiers».

A côté de ces deux catégories se situent d’autres «segments (qui) poursuivent l’illusion d’une possibilité de compromis, soit qu’ils identifient des intérêts communs avec l’intégrisme, soit qu’ils restent prisonniers de conceptions nationalistes dépassées définitivement par la vie, soit que, tout en étant des anti-intégristes sincères et favorables à une évolution moderne de la société, ils ne se sont pas montrés capables de comprendre que l’Algérie en est arrivée à un moment de rupture incontournable et absolument inéluctable, et qu’il n’y a absolument aucun moyen de dépasser la crise globale et générale et d’avancer vers un autre Etat (…)».

Soulignant que «cette violence qui atteint, aujourd’hui, les limites de la barbarie est symptomatique d’un mal qui a atteint le tissu social dans les fibres qui en assuraient, jusqu’à un certain terme, la cohérence et la stabilité», Salah Chouaki écrit: «Réduire la crise actuelle (…) à l’économique qui aurait des répercussions sur l’ordre établi et aurait des incidences sur la vie politique, c’est, hélas! à mon humble avis, faire preuve d’une méconnaissance profonde du lien dialectique entre la sphère socio-économique et la sphère idéologico-politique». Car, affirme l’auteur de l’article, «dans ce processus de transformation et de mutation profonde, il était vain de compter sur la réussite de la transformation des rapports socio-économiques en laissant en l’état la sphère politico-idéologique qui constitue le maillon principal de toute transformation structurelle et structurante de la société, surtout à partir du moment où l’intégrisme, s’appuyant sur la violence de la crise économique et sociale, s’est autonomisé et s’est posé comme projet d’imposer un Etat théocratique totalitaire, en appui sur les éléments d’archaïsme dans le système en place. De ce fait, il devenait impossible de réaliser les réformes économiques sans avoir «déblayé» le terrain sur le plan politico-idéologique (…)».

«Pense-t-on sérieusement que des réformes économiques stricto sensu sont possibles quand la société est en mal de nouvelles valeurs, quand l’Etat distributeur de rentes et de prébendes se délabre, que le tissu social s’est dégradé au point que la violence, dans son paroxysme, remet en cause l’Etat y compris dans ses fondements républicains et l’appareil économique et le système éducatif, par le feu, les destructions et les bombes?» s’interroge Salah Chouaki. Et il constate: «L’anarchie actuelle est justement destinée à stopper tout processus de réformes (…)».

«S’unir, être unis, c’est intégrer les différences comme éléments vivants d’une totalité vivante, l’Algérie passée, présente et à venir. Le pluralisme politique ne peut être que l’expression des différenciations entretenues par des siècles d’histoire et fondues en un tout uni et pluriel», conclut Salah Chouaki.

Lien : http://www.humanite.fr/node/87216

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