Témoignage : Ramka et Had Chekala hantent toujours les vivants

Publié: 4 janvier 2014 dans Articles de presse
 

Témoignage :  Ramka et Had Chekala hantent toujours les vivants

Onze  ans après les massacres

Par : Saïd Oussad, Liberté, 25 décembre 2008

Onze   ans après, que reste-t-il de la sanglante semaine du nouvel an de 1998.   L’amnésie officielle, convoquée à force de lois et de décrets, n’a   d’équivalent que ce regard suppliant de Z. qui veut oublier
  ce qui s’est passé cette nuit du Ramadhan 4 janvier 1998 à HadChekala. Il   avait sept ans à l’époque et, onze ans plus tard, il ne se souvient même pas   du nom de son douar.

“Je   ne veux pas me rappeler”, s’excuse-t-il presque de ne pas nous en dire plus.   Le reste de l’histoire de l’adolescent nous le saurons de la bouche de   KouiderDaghbadj, psychomotricien au Foyer d’accueil des orphelins, victimes   de la tragédie nationale. Z., blessé lors de l’incursion terroriste, perdra   trois de ses frères ainsi que sa mère passés à l’arme blanche. “C’est tout à   fait compréhensible qu’il y ait refoulement”, analyse KouiderDaghbadj. Le FAO   a ouvert ses portes à El-Matmar, distante de quelque dix kilomètres à l’ouest   de Relizane, une année après les massacres, à grande échelle de Ramka et   HadChekala. Sa mission première était de prendre en charge les enfants   orphelins victimes du terrorisme. “À son inauguration, le foyer comptait 70   pensionnaires venus des wilayas de l’Ouest, Saïda, Tiaret, Chlef mais ceux de   Relizane étaient majoritaires”, nous explique Chouib Rachid, le directeur du   FAO.
  Une logique des statistiques respectée à la lumière des événements qui se   sont déroulés en moins d’une semaine et qui ont, au-delà du nombre des tombes   creusées et des fosses communes bourrées, exacerbé toutes les passions.   Évoquer de nouveau les tueries de Ramka et HadChekala, en allant à la   rencontre des acteurs du drame, n’est pas sans risque puisque le devoir de   mémoire se retrouve aux premières lignes d’un choc frontal avec l’actuelle   tendance politique.
  Une réalité que l’on perçoit volontaire dans la terminologie des victimes du   terrorisme qui ne se reconnaissent pas forcément dans la vision d’Alger.   Éradicateurs et réconciliateurs ne sont, chez les gens de la région, que de   vagues concepts importés par les politiques de passage venus, le temps d’un   meeting, leur expliquer le bien-fondé des décisions de la capitale. Onze ans   après, les stigmates marquent toujours les esprits et les corps. A., 15 ans,   est lui aussi pensionnaire du FAO depuis 2007. Vivant dans des conditions   difficiles à Boughaïdène, il a été placé dans le foyer sur décision du wali   de Relizane. L’enfant, un bonnet de laine sur la tête, s’apprête à fêter son   anniversaire. A. est un miraculé des massacres de HadChekala. Il y a perdu la   majorité de sa famille et une partie de son crâne.

Oublier   pour revivre
  Laissé pour mort, il est découvert baignant dans son sang, protégé de la mort   par les cadavres de ses quatre sœurs. Il sera hospitalisé pendant douze mois   au Centre hospitalo-universitaire d’Oran.
  Victime directe des événements, A. est également ce qu’on peut considérer   comme une victime à retardement de la nuit du 4 janvier. Tout comme Z., une   fois le sujet abordé, c’est le mutisme total qui s’érige en réponse.
  Une barrière de sécurité, un garde-fou contre les fantômes du passé. Les   oubliés de Ramka et HadChekala sont ces enfants qui ont échappé aux   statistiques mortuaires mais qui ont continué à souffrir, eux et ce qui   restait des leurs, dans le silence des douars. Le FAO accueillera sept   enfants victimes du terrorisme, plus de sept ans après la boucherie de   HadChekala. “Ceux qui sont restés sur place ont continué à souffrir”, fera   remarquer le psychomotricien. Une tragédie accentuée par l’absence du deuil   qui affecte, jusqu’à nos jours, certaines familles de la région.
  Pour ces orphelins, l’oubli est une arme pour un combat de tous les jours   lorsque l’obligation de se réinsérer dans la société devient leur unique   leitmotiv.
  À une trentaine de kilomètres à l’est de Relizane, le mot d’ordre est à la   revendication. Le froid glacial de Jdiouia contraste singulièrement avec la   véhémence des propos tenus par des membres du bureau de wilaya des victimes   du terrorisme. Un terrain où l’on est forcément appelé à revoir la copie de   la réconciliation qui sonne comme un affront à l’évocation des morts. “Ils   ont décapité mon frère et sa tombe ne contient que sa tête, le reste du corps   n’a jamais été retrouvé”, annoncera le responsable du bureau de Oued Djemaâ.   Le tout nouveau secrétaire du bureau de wilaya des victimes du terrorisme,   hadj Mohamed Abdelkader, qui n’est autre que le frère de hadj Abed, l’ancien   délégué exécutif communal de Jdiouia, cité dans le dossier des escadrons de   la mort, veut faire de son mandat celui des commémorations en absence de   toute initiative ressuscitant la mémoire des disparus. L’occasion leur est   donnée de réitérer leur plateforme revendicatrice qui englobe le logement,   les retards enregistrés dans la délivrance des pensions pour des raisons   administratives ainsi que le statut fondamental de l’Organisation que l’on   dit ficelé sur le bureau du Premier ministre.
  Nos interlocuteurs reprochent à Ahmed Ouyahia son désengagement des promesses   qu’il aurait données aux victimes du terrorisme. “On a demandé aux autorités   locales de s’impliquer pour résoudre nos problèmes et à l’État de prendre en   charge les orphelins”, dira hadj Abdelkader.

La   fatalité, un masque mortuaire
  La pluie continue d’arroser la région en cette fin d’année et les gens ont   tendance à s’intéresser davantage à leur pain quotidien qu’à autre chose.   Partout où le regard porte, on s’aperçoit, impuissant, que le masque de la   fatalité semble à jamais le seul qu’ils puissent encore mettre. Jaber Djilali   a 44 ans et sur son visage buriné, l’histoire de son drame inscrite dans   chacune de ses rides.
  L’homme est peu loquace et il est très difficile de lui faire raconter ce qui   s’est passé à Meknassa, cette fameuse nuit du 4 janvier. Les mots trouvent   péniblement leur chemin dans le récit de Djilali et dans le reflet de ses   yeux une méfiance ancestrale héritée de génération en génération. “J’ai   entendu du grabuge et je suis sorti pour alerter les voisins du douar Ouled   Sid Maâmar. À mon retour, j’ai retrouvé mes trois enfants ainsi que leur mère   assassinés à coups de hache”, raconte-t-il, presque détaché. L’homme se cabre   lorsqu’on évoquera avec lui les circonstances des raids et les détails de   cette nuit. “Il faisait sombre et on ne pouvait rien distinguer. On s’est   caché jusqu’au lever du soleil et on a enterré nos morts dans la peur”, se   contente-t-il de répondre avant de se barricader derrière son mutisme.
  On retrouvera plus d’entrain dans le verbe de hadj Mohamed Fergane, l’ex-chef   patriote de Relizane et compagnon d’armes de hadj Abed. “Sincèrement,   personne ne s’attendait à un massacre d’une telle ampleur”, témoignera-t-il   avant de revenir sur l’implication des GIA de Zouabri dans les massacres de   Ramka et HadChekala. Nous saurons ainsi que des terroristes sont venus   spécialement de Boufarik pour en découdre avec l’AIS qui avait pris ses   quartiers dans la forêt de Ramka. Et comme représailles, ils ont massacré les   habitants des douars avoisinants qui servaient de base logistique aux troupes   de Benaïcha. “L’AIS ne les a même pas défendus”, ironisera hadj Fergane qui   se rappellera, pour la circonstance, la visite d’un reporter de   l’hebdomadaire français le Point et ses allusions qui surfaient sur la vague   du “qui tue qui ?”.
  Une version des faits qui s’est longtemps nourrie du terreau de la suspicion   qui a entouré le scénario des massacres de la semaine du nouvel an 1998.   Cependant, et pour cheikh Noureddine, l’ex-numéro 2 de l’Armée islamique du   salut, il ne fait aucun doute que ce sont les hommes de Zouabri qui ont   commis le carnage.

La   vérité des chiffres
  “On a reçu des informations affirmant que deux groupes venant des montagnes   du Talassa et de Blida ont convergé vers la région de Ramka et un tel   déploiement ne pouvait signifier pour nous que la tenue d’un congrès ou la   préparation d’une attaque, alors on a pris nos précautions en nous mettant en   état d’alerte”, se souviendra-t-il. “Les GIA avaient apostasié tous ceux qui   collaboraient avec le pouvoir, y compris nous et c’est pourquoi ils s’en sont   pris aux paysans de Ramka et HadChekala”, ajoutera cheikh Nourredine. Onze   ans après, les deux localités sont inscrites dans le dictionnaire de la   terreur et ses habitants ont épousé l’exode de la peur. Les douars se sont   vidés de leurs occupants et des milliers de personnes ont pris le chemin sans   retour de l’exil.
  Les nuits du 29 décembre 1997 et du 4 janvier 1998 demeureront à jamais dans   la mémoire collective comme étant les pires qu’a connues le pays. Le bilan de   ces heures d’effroi a toujours été au centre des enjeux. Un minimum syndical   pour les relais officiels et des chiffres, qui dépassent tout entendement,   distillés par d’autres canaux. Mais, ce n’est que huit ans plus tard que pour   la première fois un officiel algérien brisera le sceau du silence, érigé en   véritable mode de gouvernance, pour annoncer les chiffres des deux massacres.   En mars 2006, Ahmed Ouyahia avait révélé, lors d’une conférence de presse à   la résidence Djenane El-Mithaq, à Alger, que le massacre de Ramka et   HadChekala a touché 1 000 personnes. Officiellement, les autorités avaient   annoncé la mort de 150 âmes. “Nous avons caché la vérité parce qu’on ne   dirige pas une bataille en sonnant le clairon de la défaite. Ceux qui   commettaient les massacres collectifs ne le faisaient pas pour l’acte   lui-même, mais pour faire réagir la communauté internationale contre nous”,   avait expliqué alors l’actuel Premier ministre. Onze ans après, que   reste-t-il à l’évocation de ces deux nuits d’horreur.
  L’amnésie volontaire des orphelins, la colère des victimes du terrorisme, la   fatalité peinte à tout jamais dans l’esprit de ceux qui souffrent encore. Un   documentaire filmé par l’AIS à peine quelques minutes après le carnage. Et   pour toute stèle érigée à la mémoire des tombes creusées, une volonté de   commémorer chaque année les morts. Une manière comme une autre de tourner la   page sans pour autant la déchirer et la jeter au fond de l’oubli.

S.   O.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s